Les fulgurances de la bêtise au sein de l’extrême droite française : l’interdiction du voile dans l’espace public
Les fulgurances de la bêtise au sein de l’extrême droite française : l’interdiction du voile dans l’espace public
Les fulgurances de la bêtise au sein de l’extrême droite française : l’interdiction du voile dans l’espace public
Je me suis souvent interrogé sur la possibilité que l’intelligence elle-même puisse être traversée par des fulgurances de bêtise. Je me suis de nouveau posé cette question hier, à la suite de l’annonce de Marine Le Pen, dirigeante du parti d’extrême droite français, de son intention d’organiser un référendum visant à interdire le port du voile par les femmes dans l’espace public, prélude, selon elle, à l’adoption par le Parlement français d’une loi en ce sens.
Le professionnel de la politique, particulièrement lorsqu’il évolue dans les rangs de l’extrême droite, en vient parfois à pratiquer une forme de « bêtise » qui se heurte frontalement au mur de la logique. Lorsqu’il entend interdire le voile, il invoque le principe de la « laïcité de l’État ». Mais lorsqu’il s’agit de justifier les tenues les plus dénudées, il se réfère au principe de la « liberté individuelle ». Or, le problème réside précisément dans le fait que ces deux références ne sont pas nécessairement compatibles lorsqu’elles sont mobilisées de manière sélective dans une même problématique — celle du corps féminin.
L’usage simultané de ces deux principes produit ainsi une véritable dissonance conceptuelle : on demande à la femme musulmane de restreindre l’expression de sa liberté individuelle au nom de la neutralité de l’espace public, tandis que l’on invite la femme occidentale à considérer son apparence comme une manifestation légitime de son autonomie personnelle. La raison logique se trouve alors confrontée à une question élémentaire : pourquoi la liberté serait-elle reconnue au corps lorsqu’il est dénudé, mais refusée au même corps lorsqu’il choisit la pudeur ?
Le politicien habile sait pourtant que le voile ne constitue pas un simple morceau de tissu. Son interdiction ne vise pas uniquement le vêtement lui-même ni même, en définitive, la femme qui le porte. Elle participe d’une stratégie politique destinée à produire, dans le contexte électoral, un message d’adhésion en diffusant l’idée selon laquelle l’homme musulman « n’appartiendrait pas à la République française » et serait incapable de respecter ses règles ainsi que ses principes fondamentaux, notamment en matière de laïcité.
À l’inverse, les tenues extrêmement dénudées ne constituent guère, à ses yeux, un problème politique, puisqu’elles sont présentées comme relevant de la « culture européenne authentique ». C’est précisément ici que se manifeste une autre forme de déraison : ériger sa propre culture en norme absolue, en oubliant que toute culture est historique, évolutive, plurielle et traversée de transformations constantes. L’attachement obstiné à cette contradiction relève alors d’une forme de suprématie culturelle qui finit par obscurcir le jugement de celui qui la revendique.
Le responsable politique de droite persiste dans cette contradiction parce qu’il comprend — consciemment ou non — que son véritable combat ne porte pas tant sur la « vertu » que sur « l’identité ». Il transforme ainsi le corps féminin en champ de bataille idéologique : il prétend vouloir libérer la femme de « l’oppression de l’islam » lorsqu’elle porte le voile, tout en ne voyant aucune contradiction à accepter sa marchandisation lorsqu’elle se réclame de la « liberté » vestimentaire.
La cohérence intellectuelle se trouve ici mise à rude épreuve, car ce discours révèle qu’il défend davantage une apparence qu’un principe. Il ne s’agit plus véritablement de libérer la femme, mais de soumettre son apparence à un modèle unique de féminité, conforme à une conception occidentale et, souvent, implicitement masculine de ce que devrait être le corps féminin dans l’espace public.
En psychologie politique, lorsqu’un responsable s’obstine à défendre une position intrinsèquement contradictoire, cela peut s’expliquer par la conviction que l’électeur ne recherche pas nécessairement la cohérence logique, mais l’affirmation d’une appartenance. Le responsable politique peut ainsi considérer que sa base électorale acceptera la contradiction dès lors que le discours demeure fondamentalement « hostile à l’immigration ».
C’est précisément là que se trouve la contradiction majeure : croire que la supposée crédulité du public suffira à protéger le discours politique. Or, les réseaux sociaux ont précisément pour effet de rendre visibles ces incohérences en quelques secondes. Le paradoxe est alors que celui qui voulait apparaître comme le défenseur d’une vérité incontestable peut rapidement devenir l’objet de la dérision publique.
Pourtant, il persiste, car il a déjà investi une part considérable de son capital politique dans cette position. Revenir en arrière reviendrait, à ses yeux, à reconnaître une erreur et risquerait de provoquer un véritable « effondrement » politique.
Le politicien d’extrême droite devient ainsi d’autant plus prisonnier de la bêtise qu’il est captif du discours d’exclusion qu’il a lui-même contribué à construire. Sa véritable erreur ne réside donc pas simplement dans le fait d’« autoriser » ceci ou d’« interdire » cela. Elle réside dans la conviction qu’il serait possible d’imposer à l’ensemble des citoyens, sans exception, un modèle unique et exclusif de l’identité française au sein d’une société qui est, qu’on le veuille ou non, plurielle et diverse.
Une question se pose alors : cette logique électorale, poussée jusqu’à son terme, s’étendra-t-elle également à Mayotte, collectivité française située dans l’archipel des Comores, où une importante partie de la population demeure attachée aux pratiques vestimentaires islamiques et où de nombreuses femmes portent le voile ?
La contradiction devient encore plus manifeste lorsque l’on comprend que la liberté ne saurait être fractionnée selon l’identité religieuse de celui ou de celle qui l’exerce. Elle doit, en principe, être reconnue à tous sans considération de religion ; ou bien elle doit être soumise aux mêmes restrictions pour tous, indépendamment des modes vestimentaires.
L’obstination de certains courants de droite à pratiquer cette liberté à géométrie variable constitue ainsi une forme de « bêtise stratégique », qui se dévoile devant la plus élémentaire des questions, presque enfantine dans sa simplicité :
Pourquoi le corps d’une femme lui appartiendrait-il lorsqu’il est dénudé, mais cesserait-il de lui appartenir lorsqu’il est couvert ?