La conception du suicide en Islam – Premières journées scientifiques francophones de psychiatrie – Faculté de médecine de l’USJ. 15-16 mai 2009
La conception du suicide en Islam – Premières journées scientifiques francophones de psychiatrie – Faculté de médecine de l’USJ. 15-16 mai 2009
La conception du suicide en Islam
Rares sont les documents qui abordent le sujet du suicide en Islam sans mentionner à priori la peine affligée dans l’au-delà à celui qui met fin à sa vie. Présenter ainsi le point de vue de l’Islam sur cet aspect c’est vouloir réduire la pensée islamique à un concept qui privilégie le châtiment à la recherche des solutions adéquates. Mon approche de ce sujet ne va pas être centré sur le rappel des interdits en la matière ni une plaidoirie dans le domaine de la religion mais plutôt une réponse à la question suivante : comment l’islam se protège du suicide ?
Il est à noter tout d’abord que l’islam n’est pas seulement une religion, mais aussi un ensemble des règles durables agencées pour la vie individuelle et collective qui intéressent une multitude de domaines : articles de foi, actes cultuels, valeurs morales, dispositions sociales et juridiques. Ces règles entourent le musulman d’un perpétuel réseau qui le saisit depuis son enfance et le suit toute sa vie d’homme. Elles comportent un certain nombre de commandements positifs et de défenses auxquels le croyant ne peut se soustraire sans être démarqué de la communauté. Sont considérés comme tels – pour ne citer que quelques-uns :
- L’accomplissement des devoirs religieux, qui outre leurs aspects rituels ont une portée sociale et collective très poussée, c’est ainsi que :
- Les cinq prières quotidiennes qui lient le musulman à Dieu plusieurs fois pendant la journée et une partie de la nuit s’accomplissent en préférence en collectivité ou dans les mosquées.
- L’aumône légale ou zakat rappelle à chaque individu qu’il doit un compte à la communauté, une partie de ses biens doit être restituée à ses membres les plus déshérités.
- Le jeûne marque fortement la vie sociale de la communauté durant le mois de ramadan. C’est un tournant marqué par des us et des coutumes particulières où les liens de solidarité et de fraternité se consolident à l’intérieure de la cellule familiale et entre les gens de la cité.
- Le pèlerinage à la Mecque témoigne du sentiment d’unité et de solidarité entre tous les musulmans, nourri jusqu’à la ferveur, voire jusqu’à l’exaltation tout au long de l’accomplissement des cérémonies du pèlerinage.
- La solidarité familiale telle que le renforcement des liens familiaux, la recommandation de visiter continuellement les proches parents, le soutien aussi bien affectif que matériel des enfants même lorsqu’ils sont majeurs, le respect et la prise en charge des parents surtout lorsqu’ils sont âgés. Le Coran dit à ce propos « Si l’un d’entre eux ou tous les deux atteignent la vieillesse auprès de toi, ne leur adresse aucune marque de mépris et ne les brusque pas, mais parle-leur avec respect. Incline vers eux, avec compassion, l’aile de l’humilité et dis : “Mon Seigneur ! Fais-leur miséricorde, comme eux m’ont élevé quand j’étais petit “.»
- L’harmonie dans les rapports des voisinages à tel point que le Prophète condamnait quiconque se dit croyant s’il parvient à dormir paisiblement alors que son voisin ne trouve rien à manger. D’autre propos du Prophète insiste sur ce droit de voisinage en soulignant qu’il lui a été recommandé plusieurs fois lors de la révélation de bien agir envers le voisin à tel point qu’il pensait qu’un jour le voisin pourrait avoir une part d’héritage.
- L’assistance sociale telle que la pratique de la charité, de l’hospitalité et le secours assisté aux souffrants, aux plus faibles et aux plus démunies. Les exemples en cette matière ne manquent pas, il suffit de citer la contribution des fondations waqfs dans ces domaines. Une de ces fondations à Tripoli rétribuait deux personnes en vue de passer dans les hôpitaux et engageaient une discussion près des malades les assurant qu’ils ont une bonne mine que les jours précédents. Une autre fondation fait écouter des chants doux aux malades dans les hôpitaux.
- L’observance des règles alimentaires telle que la prohibition des boissons alcoolisées et des produits illicites ou nuisibles à la santé comme l’interdiction de consommer toutes sortes des drogues.
- L’interdiction de certains actes tels que les jeux de hasard, et l’interdiction de l’usure, et la commercialisation des drogues….etc.
- La recommandation de supporter le malheur et la tristesse qui s’abattent à un moment donné sur l’homme. Il lui est recommandé de résister devant les épreuves qui le touchent, tout en sachant que Dieu fait succéder après chaque difficulté une solution satisfaisante, et que « Tout ce que subit le Musulman est une expiation en sa faveur, même l’égratignure et la piqure d’une épine », déclare le Prophète.
De cet amalgame qui réunit à la fois les devoirs religieux, les valeurs morales et les dispositions socio juridiques, nait à l’intérieur de la société islamique une modalité de vie marquée par son collectivisme, solidarité et générosité. Ce système de vie ne constitue pas un terrain fertile pour le développement des maladies des temps modernes dont souffrent les sociétés occidentales. Des facteurs tels que la dépression, le désespoir, l’isolement, l’abandon des personnes âgées, l’alcoolisme etc., n’affectent dans les sociétés arabo-musulmanes que des groupes restreints d’individus et ne constitue en aucun cas un fléau auquel il faut s’en préoccuper.
Ce n’est pas donc par hasard que l’étude effectuée par José Manoel Bertolote, et Alexandra Fleischmann en 2002 et publiée par Suicidologi montre que les taux de suicide dans les pays musulmans est le plus bas que tous les autres pays. Le total des taux de suicide dans les pays musulman tel qu’il figurait dans le tableau comparatif qu’ils ont établi est proche de zéro (0,1 pour 100.000 habitants). Tandis que les pays athées occupent le haut de l’échelle vient ensuite les pays de confession bouddhiste, chrétienne et puis hindoue. Une étude plus récente annoncée lors du Colloque tenu à Montpellier le 9 juin 2007 sur le thème « Suicide et religions », avance le chiffre du taux du suicide dans le monde musulman 2 pour 100.000 habitants dix fois inférieur à celui des autres régions en particulier de taux en Europe 20 pour 100.000 habitants.
Le mécanisme protecteur adopté par l’Islam pour faire face au suicide réside dans le fait que sa position tient compte de la prévention et de guérison. Le suicide considéré comme un meurtre est certes explicitement prohibé par l’Islam. Ce n’est pas à cause du fait qu’il porte atteinte à la vie humaine uniquement mais aussi du fait que le Coran et la tradition de son Prophète ne se limitent pas à énoncer l’interdit, ils ouvrent les pistes, les possibilités et les conditions pour résister, et trouver les moyens pour ne pas succomber.
L’effort constant en cette matière est requis, sous le titre d’un rappel continuel du sens de la vie et de la mort. Dans ce sens, et en vue de faire face à la difficulté de la vie, aux incertitudes et à l’angoisse, l’Islam prescrit les cinq prières quotidiennes réparties tout au long de la journée. L’encouragement de les accomplir en collectivité a pour but de montrer que l’essence de la vie est d’être en partage avec les autres. La prière et les autres devoirs religieux incitent à la fraternité et au tissage des liens humains et du savoir vivre ensemble. Sans oublier que le fait de vouloir se suicider commence par l’envie de se retrouver seul en rupture avec les autres et avec ce qui nous tient en propre. C’est pour cette raison que le suicide peut être à juste titre considéré comme un échec qui concerne toute la collectivité, et non seulement celui qui l’exécute.
L’islam met aussi l’accent sur le fait que tout homme est mis à l’épreuve. Il ne peut voir tous ses souhaits réalisés et rien n’est acquis d’avance. Il faut donc qu’il agisse de la meilleure façon pour bien gérer son bonheur et ses chagrins, sa joie et ses douleurs, sa réussite et ses déceptions. En agissant ainsi il doit savoir que cette tâche est apparemment insoluble. Il lui est impossible d’éviter avec certitude les errements et les errances de toutes natures. Ce qu’il fait ne s’inscrit que dans une démarche qui évite le pire, et si malgré ses efforts ne parvient pas à sa fin il doit assumer l’épreuve de vivre dans la patience et l’endurance, tout en sachant que toute situation ne peut perdurer. Après une difficulté est certes une facilité déclare le Coran. Un des chants soufis décrit cet état :
Tourne le dos à tes ennuis et laisse décider ton destin
Bientôt une bonne nouvelle s’annoncera à toi,
elle te fera oublier ce que tu avais enduré
Peut être l’endroit le plus étroit au monde s’ouvrira à toi,
tandis que l’immensité de l’univers t’enfermera
Peut être aussi en face d’un problème irrésolvable
tu trouveras à la fin une solution souhaitable qui te satisfera.
Face à la difficulté de l’existence et à la dureté de la vie, face à nos malheurs instabilités et illusions, face même à notre propre penchement vers le plaisir, l’Islam nous demande de ne pas renoncer au bonheur, ni s’isoler, se replier et fin de fins de ne pas se laisser mourir. L’objectif est toujours de garder espoir et honorer la vie. Un des propos du Prophète va même au-delà de toute vision optimiste en disant : « Si le jour de la résurrection s’annonce (avec tout ce qu’il l’accompagne comme signes perturbateurs de l’univers), si quiconque parmi vous porte dans sa main un rameau d’arbre qu’il le plante.»
La rupture du lien avec Dieu et le renoncement à la religion amplifie le risque de s’engager sur des chemins sans issus, et par voie de conséquence être un sujet à risque face à des problèmes encourus. Le croyant est toujours mieux armé que les autres pour supporter la dureté de la vie et parvenir à la guérison en cas de souffrance. Des études qui ont été faite après les tsunamis qui ont frappés le Sud Est asiatique en 2004 ont montré que les personnes qui pratiquaient une religion ont mieux résisté que les autres qui ne pratiquent aucune religion pour supporter les conséquences désastreuses de cette catastrophe.
A cette occasion je n’oublierai pas l’image qui me marque depuis mon enfance et qui m’a permis de dessiner le prototype de l’homme croyant qui vie sa foi avec sincérité et satisfaction. A l’aube, notre proche voisin se levait pour la prière du matin et la lecture du Coran aussi tôt il sortait de chez lui pour aller à son travail. A chaque pas qu’il traversait dans la rue j’entendais ses invocations : Seigneur je te remercie de tes bienfaits, accorde-moi ton pardon et soutiens moi dans ma souffrance et dans ma faiblesse.
C’est par la force des mots et des invocations que le musulman parvient aussi à résister devant sa tristesse et ses angoisses. Une multitude de ces mots est rentré d’une façon systématique dans la manière de parler les musulmans et contribue de ce fait à abaisser la tension quotidienne de la lourdeur de la vie. Les mots comme ya Rab (Seigneur), inchallah, al hamdulillah, sont prononcés plusieurs fois pendant la journée, les invocations suivantes : la hawla wa la qowwata illa billah, ou inna lillahi wa inna eliyhi rajioun sont prononcées quand on apprend une mauvaise nouvelle ou une perte d’une personne chère.
Si par un concours de circonstance, un homme s’échappe à l’œil protecteur de sa communauté, accablé par des péchés et par des infractions graves à sa propre personne ou approuvé par la perte d’un de ses proches ou par la maladie, le Coran lui adresse un appel solennel de venir trouver refuge auprès de son seigneur. Le Coran dit : «Ô Mes serviteurs qui avez commis des excès à votre propre détriment, ne désespérez pas de la miséricorde de Dieu. Car Dieu pardonne tous les péchés. Oui, c’est Lui le Pardonneur, le Très Miséricordieux.
La tradition musulmane garde en mémoire l’histoire d’un grand Savant Ourwa Ibn Zoubeir, il fut face à deux terribles épreuves en un seul jour : les médecins lui ont dit que sa jambe devra être coupée, et on lui apprit au même moment que son fils est mort. Il regarda alors sa jambe malade et sa jambe saine et dit : « Ô Dieu, si tu as éprouvé tu as aussi épargné », et il regarda son deuxième fils encore en vie et dit : « Ô Dieu si tu as pris tu as aussi donné ».
En dernier ressort, et en face des personnes qui n’obéissent pas à l’appel de compassion, et s’enferment dans une pensée suicidaire, l’Islam cherche à leur faire peur et arrêter à tout prix le suicide. Cette personne doit être informé, quelles que soient les pressions psychologiques, quelle que soit la gravité des soucis dans lesquelles il est confronté, qu’il ne peut pas se résoudre à se tuer puisque le suicide le conduira en enfer et au châtiment douloureux. Sur ce point le Coran est explicite : « Et ne vous tuez pas vous-mêmes. Dieu, en vérité, est Miséricordieux envers vous. Et quiconque commet cela, par excès et par iniquité, Nous le jetterons au Feu ». Les textes rapportés par le Prophète sont aussi déterminants à ce sujet : « quiconque se précipite du haut d’une montagne et se tue sera jeté dans la géhenne où il ne cessera de dégringoler éternellement. Quiconque se tue à l’aide d’un poison gardera ce poison éternellement en enfer. Quiconque se tue à l’aide d’une lame, celle-ci restera dans sa main et plongée dans son ventre en enfer où il restera éternellement. »
Cependant il reste à savoir que celui qui suicide garde malgré tout la qualité de musulman, le rituel mortuaire qui est accomplis lors de l’enterrement des musulmans peut être célébré selon certaines écoles jurisprudentielles, et des invocations peuvent être prononcées pour lui implorer le pardon de Dieu. Un déséquilibré mentale, un psychopathe qui met fin à sa vie est considéré comme étant irresponsable de son acte et garde toujours la possibilité du salut.