La naissance du Prophète Mohammad
La naissance du Prophète Mohammad
Issu de la tribu de Quraych, qui, selon la tradition généalogique arabe et islamique, se rattache en ligne directe à Ismaël, fils d’Abraham, le Prophète Mohammad naquit à La Mecque, un lundi, le douzième jour du mois de Rabīʿ al-Awwal du calendrier lunaire arabe, date que l’on situe généralement en 570 ou 571 de l’ère chrétienne. Cinq années auparavant, selon la chronologie traditionnellement retenue, s’était éteint Justinien, dernier des grands empereurs romains de l’Antiquité tardive.
Le lieu de sa naissance comme sa généalogie apparaissent, dans la tradition islamique, comme deux éléments particulièrement significatifs pour comprendre l’événement de sa venue au monde et la mission qui lui serait ultérieurement confiée.
La Mecque, berceau du monothéisme abrahamique
Le lieu de naissance du Prophète fut La Mecque, qui abrite le sanctuaire de la Kaaba, considérée par la tradition islamique comme la première Maison consacrée à l’adoration du Dieu unique.
La tradition monothéiste rapporte l’épisode de l’exil d’Agar, servante devenue épouse d’Abraham, à la demande de Sara. Le récit biblique situe cet épisode dans le désert de Paran, tandis que la tradition islamique identifie le lieu où Abraham établit Agar et son fils Ismaël à la vallée de La Mecque.
Laissés seuls dans cette vallée aride, Agar et son enfant se retrouvèrent bientôt privés de leurs provisions et d’eau. Selon le récit biblique, Agar, voyant son enfant en danger, l’abandonna un instant sous un arbuste et s’éloigna afin de ne pas être témoin de sa mort. Mais Dieu entendit la plainte de la mère et la voix de l’enfant (d’où le nom Imaël signifie “Dieu a entendu” . Un ange lui apparut, la rassura et lui révéla une source d’eau.
Selon la tradition islamique, Agar se mit alors à parcourir inlassablement la vallée, allant d’une colline à l’autre à la recherche d’eau. Elle effectua ainsi sept allers-retours entre Ṣafā et Marwa. Au terme de cette quête désespérée, l’eau jaillit miraculeusement sous les pieds d’Ismaël.
Ce geste d’Agar devait acquérir, dans le rituel islamique du pèlerinage, une portée symbolique considérable : le parcours entre Ṣafā et Marwa, appelé saʿy, perpétue ainsi la mémoire de sa recherche d’eau et de sa confiance en Dieu.
La source, connue sous le nom de Zamzam, allait transformer profondément le destin de cette vallée. Selon l’étymologie traditionnelle, le nom « Zamzam » serait lié aux paroles et au geste d’Agar cherchant à contenir l’eau afin qu’elle ne se répande pas.
La présence de l’eau favorisa progressivement l’établissement humain dans cette vallée désertique. Située sur les routes commerciales reliant le sud de la péninsule Arabique au Levant, La Mecque devint peu à peu une étape importante pour les caravanes se dirigeant notamment vers la Syrie et la Palestine.
Après ses visites à son fils Ismaël, Abraham, selon la tradition islamique, reçut de Dieu l’ordre d’élever la Kaaba avec l’aide d’Ismaël, afin qu’elle devienne un sanctuaire consacré exclusivement à l’adoration du Dieu unique.
Ainsi, à l’importance de l’eau et à la position géographique privilégiée de La Mecque s’ajouta une dimension religieuse qui allait déterminer durablement le destin de la cité. La Mecque devint progressivement le centre spirituel majeur de l’Arabie et le lieu vers lequel les tribus arabes convergeaient pour accomplir leurs rites.
La généalogie du Prophète : d’Abraham à Ismaël
La généalogie traditionnelle du Prophète Mohammad remonte donc au patriarche Abraham par son fils Ismaël. Les descendants d’Ismaël établis en Arabie furent désignés, dans la tradition généalogique arabe, comme les al-Mustaʿriba, c’est-à-dire les « Arabes arabisés ».
Cette tradition distingue généralement trois grandes catégories de peuples arabes :
- Les Arabes disparus (al-ʿĀriba al-Bāʾida), dont les descendants ne sont plus connus, tels que les peuples de ʿĀd et de Thamūd.
- Les Arabes arabisants (al-ʿArab al-ʿĀriba), auxquels la tradition rattache les descendants de Yaʿrub ibn Qaḥṭān, originaires du Yémen.
- Les Arabes arabisés (al-ʿArab al-Mustaʿriba), auxquels sont rattachés les descendants d’Ismaël, établis dans la région de La Mecque.
Pour mieux comprendre la portée de cette généalogie, il convient de se référer aux récits de l’Ancien Testament ainsi qu’au Coran.
Dans la Genèse, Dieu annonce à Abraham au sujet d’Ismaël :
«« À l’égard d’Ismaël, je t’ai exaucé. Voici, je le bénirai, je le rendrai fécond et je le multiplierai à l’infini ; il engendrera douze princes et je ferai de lui une grande nation. » (Genèse 17,20)»
Le récit poursuit :
«« L’ange de Dieu appela du ciel Agar et lui dit : Qu’as-tu, Agar ? Ne crains point, car Dieu a entendu la voix de l’enfant dans le lieu où il est. Lève-toi, prends l’enfant, saisis-le de ta main ; car je ferai de lui une grande nation. » (Genèse 21,17-18)»
Le texte ajoute :
«« Dieu fut avec l’enfant, qui grandit, habita dans le désert, et devint tireur d’arc. Il habita dans le désert de Paran et sa mère lui prit une femme du pays d’Égypte. » (Genèse 21,20-21)»
Il est également dit :
«« Je ferai aussi une nation du fils de ta servante ; car il est ta postérité. » (Genèse 21,13)»
Quant à Isaac, il devait assurer, selon le récit biblique, la postérité particulière promise à Abraham :
«« Mais Dieu dit à Abraham : Que cela ne déplaise pas à tes yeux, à cause de l’enfant et de ta servante. Accorde à Sara tout ce qu’elle te demandera ; car c’est d’Isaac que sortira une postérité qui te sera propre. » (Genèse 21,12)»
Ismaël et Isaac dans la perspective coranique
Le Coran ne fait aucune distinction entre les prophètes quant à leur origine divine et à la nécessité de croire en leur mission. Il affirme notamment :
«« Nous croyons en Dieu et en ce qu’on nous a révélé, et en ce qu’on a fait descendre vers Abraham, Ismaël, Isaac, Jacob et les Tribus, et en ce qui a été donné à Moïse, à Jésus et aux prophètes, venant de leur Seigneur : nous ne faisons aucune distinction entre eux. » (Coran, 2,136)»
Tout en considérant Ismaël et Isaac comme deux figures issues de la lignée directe d’Abraham, le Coran développe davantage la succession prophétique issue d’Isaac et de Jacob. La tradition exégétique musulmane, s’appuyant notamment sur certains récits attribués au Prophète, voit cependant dans la descendance d’Ismaël l’accomplissement d’une autre dimension de la promesse abrahamique : celle qui conduira à l’ultime prophétie et à la clôture de la chaîne prophétique avec Mohammad.
Cette lecture trouve un écho particulier dans l’interprétation proposée par Henri Corbin du chapitre 33 du Deutéronome :
«« Voici la bénédiction par laquelle Moïse, l’homme de Dieu, bénit les Israélites avant sa mort. Il dit : L’Éternel est venu du Sinaï, il s’est levé sur eux de Séir, il a resplendi des monts de Paran et il est sorti du milieu des saintes troupes ; il leur a, de sa main droite, envoyé le feu de la loi. »»
Dans cette perspective interprétative, le texte serait susceptible d’être lu comme évoquant trois manifestations successives du divin : le Sinaï, associé à Moïse ; Séir, associé à Jésus ; et Paran, associé à la révélation reçue par Mohammad.
Il convient toutefois de préciser qu’il s’agit là d’une interprétation théologique et comparative, et non d’une lecture unanimement admise par l’exégèse biblique.
L’attente d’une nouvelle révélation en Arabie
Ce qui demeure remarquable, dans la perspective de la tradition islamique, est que l’Arabie avait progressivement sombré dans le polythéisme et les pratiques cultuelles multiples, alors qu’elle se trouvait au cœur d’une histoire abrahamique revendiquée par le monothéisme.
Jawad Boulos, dans Les peuples et les civilisations du Proche-Orient, développe une réflexion sur cette situation historique. Selon lui, l’Orient, cette région où étaient nés de grands systèmes religieux et qui avait donné au monde deux grandes religions révélées — le judaïsme et le christianisme — ne disposait plus, au VIIe siècle, d’une religion susceptible de répondre pleinement aux aspirations religieuses, sociales et politiques de ses populations.
Il poursuit en estimant que cet Orient ancien, qui semblait attendre depuis longtemps l’avènement d’une nouvelle religion sémitique, reconnut dans l’islam une expression nouvelle de son héritage religieux. Le monothéisme sémitique, après avoir trouvé une première expression dans le judaïsme, puis une autre dans le christianisme, aurait ainsi atteint, selon cette lecture, une nouvelle forme d’accomplissement dans l’islam.
Cette analyse permet de replacer l’apparition de l’islam dans le contexte plus large de l’histoire religieuse du Proche-Orient, où se succédèrent et s’entrecroisèrent différentes expressions du monothéisme.
La première révélation
Quoi qu’il en soit de cette interprétation historique, la tradition musulmane situe l’origine de la mission prophétique de Mohammad dans sa première rencontre avec l’ange Gabriel dans la grotte de Ḥirāʾ, située sur le mont Jabal al-Nūr, aux environs de La Mecque.
C’est au cours de cette rencontre que furent révélés au Prophète les premiers versets du Coran :
«« Lis, au nom de ton Seigneur qui a créé.
Il a créé l’homme d’une adhérence.
Lis ! Ton Seigneur est le Très Généreux,
qui a enseigné par la plume,
a enseigné à l’homme ce qu’il ne savait pas. »»
Cette première révélation allait inaugurer une mission qui devait transformer profondément l’histoire religieuse, sociale et politique de l’Arabie et, bientôt, celle d’une grande partie du monde.
Peu après cet événement, Waraqa ibn Nawfal, parent de Khadīja, épouse de Mohammad et lui-même connaisseur des anciennes Écritures, aurait reconnu dans l’expérience vécue par Mohammad le signe d’une mission prophétique. Selon le récit rapporté par la tradition islamique, Waraqa lui aurait annoncé qu’il s’agissait du même messager céleste venu autrefois auprès de Moïse.
La tradition rapporte ainsi la parole attribuée à Waraqa : « C’est le Namūs qui est venu à Moïse. » Cette reconnaissance constitue, dans le récit islamique, l’un des premiers témoignages extérieurs venant confirmer la nature prophétique de l’expérience vécue par Mohammad.
De Ismaël à Mohammad
Mais d’où vient donc Mohammad, ce Prophète attendu selon la tradition islamique ?
Les généalogies traditionnelles le rattachent à Ismaël par une longue succession d’ancêtres. Selon les généalogistes musulmans, Adnān constitue le principal repère généalogique entre les tribus arabes du Nord et la lignée d’Ismaël. Les descendants d’Adnān furent dès lors désignés sous le nom d’Adnānites (al-ʿAdnāniyyūn).
Ces derniers se divisèrent progressivement en plusieurs tribus et lignages, jusqu’à l’émergence de Quraych, qui allait devenir la tribu dominante de La Mecque.
Parmi les principales familles de Quraych figurait celle des Banū Hāshim, à laquelle appartenait Mohammad.
Les généalogistes musulmans s’accordent à reconnaître entre Mohammad et Adnān une succession de nombreux ancêtres, même si les généalogies précises qui les relient sont l’objet de divergences entre les sources anciennes.
La naissance de Mohammad
Parmi les descendants des Banū Hāshim figurait ʿAbd al-Muṭṭalib, le grand-père de Mohammad. Celui-ci eut plusieurs enfants, parmi lesquels ʿAbd Allāh, le père du futur Prophète.
ʿAbd Allāh épousa Āmina bint Wahb, issue elle aussi de Quraych. Alors qu’elle était enceinte, son époux mourut avant la naissance de leur enfant, au cours d’un voyage, laissant Āmina veuve avant même que son fils ne vînt au monde. Āmina rejoignit alors La Mecque, où elle attendit la naissance de son enfant auprès de la famille de son époux.
La tradition islamique rapporte qu’au moment de sa naissance, Āmina vit jaillir d’elle une lumière qui illumina les palais de Bāṣrā ou de la région de Syrie. Interrogé plus tard sur sa mission et sur les signes qui avaient accompagné sa naissance, Mohammad aurait déclaré :
«« Je suis l’accomplissement de l’invocation de mon père Abraham et l’heureuse annonce faite par Jésus. Ma mère a vu, lorsqu’elle me porta, jaillir d’elle une lumière par laquelle furent illuminés les palais de Syrie. »»
Ainsi, dans la mémoire islamique, la naissance de Mohammad n’est pas seulement celle d’un homme appelé à devenir le fondateur d’une nouvelle communauté religieuse. Elle s’inscrit dans une histoire beaucoup plus vaste : celle d’Abraham, d’Ismaël, de la Kaaba, de la tradition monothéiste et de l’attente – accomplie à sa naissance – d’une révélation qui devait, venir renouer les fils dispersés de l’héritage abrahamique.