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Qui suis-je ?

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Ma tribune

Qui suis-je ?

Qui suis-je ?

Le récit de ma vie n’a jamais ressemblé à une carte de route soigneusement tracée à l’avance, indiquant avec précision l’un des multiples chemins que je pouvais entreprendre. Il s’est plutôt apparenté à un itinéraire dont le tracé s’est progressivement imposé à moi, au fil des circonstances, des rencontres, des choix et des épreuves.

Le premier choix — celui d’un parcours balisé — supposerait que, dès l’entrée dans la vie, chacun puisse choisir entre plusieurs trajets, chacun étant censé le conduire, étape après étape, vers une destination déterminée, avec une estimation du temps, de l’effort et de la distance qui restent à parcourir. Le second choix — celui de l’itinéraire qui s’impose — est tout autre : ce n’est plus moi qui ai choisi la route ; c’est, d’une certaine manière, la route qui m’a choisie.

Elle m’a assigné un point de départ et, peut-être, un point d’arrivée, tout en me laissant la liberté — ou l’illusion de la liberté — de choisir les chemins intermédiaires, sans indications précises, sans balises ni panneaux pour m’en garantir la direction. Certains de ces chemins furent escarpés, sinueux, éprouvants, parfois même sans issue. Il y eut alors celui qui sut m’orienter, me prévenir et me ramener vers la bonne voie. Mais il y eut aussi celui qui, par des paroles séduisantes, habilement enjolivées et rassurantes, tenta de m’égarer.

Ainsi, tout au long des étapes de mon existence, j’ai dû apprendre à discerner le conseil sincère de celui qui veut véritablement mon bien, de la séduction trompeuse de celui qui cherche à m’éloigner de ma voie. J’ai parfois erré ; à d’autres moments, j’ai retrouvé le juste chemin. Et, avec le recul des années, je comprends que l’on ne mesure pas toujours la justesse d’un parcours au nombre de détours que l’on a évités, mais aussi à la capacité que l’on a eue de se relever après s’être égaré.

Ce que porte en elle l’histoire de ma vie ressemble ainsi à une longue ligne, traversée de multiples bifurcations, dont chacune m’a offert la possibilité de poursuivre mon chemin, de changer de direction, voire de m’élancer vers l’inconnu.

C’est pourquoi ce récit n’est pas, à proprement parler, une autobiographie traditionnelle — du moins ne l’est-il pas entièrement. Il ne saurait se réduire à une succession chronologique de souvenirs familiaux, d’amitiés, d’études, de voyages ou d’expériences professionnelles. Tous ces éléments y sont présents, naturellement, mais ils apparaissent par bonds successifs, parfois dans un ordre qui n’obéit pas à la stricte chronologie. Ils surgissent comme autant de fragments de mémoire qui, une fois rapprochés les uns des autres, finissent par composer la trame singulière d’une existence.

En entreprenant de consigner ce récit, mon ambition n’est donc pas seulement de raconter ma vie, mais de montrer ce que la vie a fait de moi. Je voudrais faire apparaître, à travers les expériences, les rencontres et les épreuves, une sorte de condensé de l’existence humaine : ses espérances et ses désillusions, ses certitudes et ses hésitations, ses fidélités et ses renoncements, ses chemins ouverts comme ses impasses.

À plusieurs reprises, je me suis cru libre de choisir. J’ai pensé décider moi-même de la direction à prendre, convaincu que ma volonté suffisait à déterminer mon avenir. Pourtant, au terme du chemin parcouru, une question demeure : ai-je véritablement choisi ma route, ou ai-je été, plus souvent que je ne le pensais, conduit vers elle ?

Cette interrogation ne procède ni d’une résignation ni d’un fatalisme. Elle traduit plutôt cette étrange expérience que chacun peut faire un jour : celle de découvrir, en regardant derrière soi, que certaines rencontres, certaines circonstances et certains événements que l’on croyait fortuits ont peut-être contribué à dessiner un chemin dont on ne percevait pas encore la cohérence lorsqu’on le parcourait.

Une succession d’expériences jalonne ainsi mon existence, notamment après mon départ pour la France et mon retour au pays, muni d’un doctorat en droit. Parmi ces expériences, l’une des plus marquantes fut sans doute ma nomination au sein d’une institution religieuse, où j’exerçai les fonctions de directeur général.

J’y demeurai quelque temps avant de décider de la quitter, à l’écoute de la voix de ma conscience et sans le moindre regret. Ce départ fut pour moi l’expression d’un attachement profond à la liberté de pensée : cette liberté intérieure qui ne saurait durablement se soumettre à la surveillance d’un pouvoir autoritaire, ni s’accommoder d’une hiérarchie fondée sur une dépendance qui finit par étouffer la conscience de celui qui en relève.

Je quittais également cette institution par fidélité à un principe auquel je demeure profondément attaché : celui de la coexistence et du dialogue entre musulmans et chrétiens. Cette conviction ne fut jamais, à mes yeux, une simple idée abstraite ou un thème de circonstance. Elle constitua progressivement l’un des fils conducteurs de mon parcours.

C’est dans cet esprit que je fus notamment conduit à réclamer que la fête de l’Annonciation de la Vierge Marie soit consacrée au Liban comme fête nationale commune. Au-delà de sa dimension religieuse, cette célébration pouvait devenir, à mes yeux, le symbole d’une mémoire partagée et d’un vivre-ensemble capable de dépasser les frontières confessionnelles sans effacer les identités. Elle pouvait rappeler que les différences, lorsqu’elles sont assumées dans le respect et le dialogue, ne sont pas nécessairement des lignes de séparation, mais peuvent devenir des points de rencontre.

Puis vint mon entrée dans l’institution judiciaire.

À peine y avais-je pris mes fonctions que je fus transféré, pour de longues années, de la capitale vers une ville située aux confins d’une vaste plaine, au pied d’une montagne. Cette affectation fut, en réalité, le prix que j’eus à payer pour certains de mes écrits et de mes prises de position, publiés sans crainte et sans complaisance.

Je découvris alors une autre dimension de la liberté : celle qui ne se proclame pas seulement lorsque tout va bien, mais qui se mesure à ce que l’on est prêt à supporter lorsque l’expression d’une conviction devient coûteuse.

Ainsi, une nouvelle fois, le chemin s’était imposé à moi. Ce qui pouvait apparaître comme un détour, voire comme une sanction, devint finalement une nouvelle étape de mon existence. Il m’apprit que certaines routes que nous considérons comme des éloignements peuvent, avec le recul, se révéler être précisément celles qui nous auront permis d’avancer.

Enfin, de l’institution judiciaire, le chemin m’a conduit vers la retraite, entre le tumulte de la vie beyrouthine et la sérénité de la campagne française.

Deux univers, deux rythmes, deux visages de l’existence : d’un côté, la ville qui ne cesse de bouger, de parler, de débattre et de s’agiter ; de l’autre, le silence de la campagne, où le temps semble reprendre une autre mesure et où l’on entend davantage la voix de sa propre mémoire.

Tel fut, en définitive, le chemin de mon existence.

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