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Religion et Etat en Islam – Conférence à l’Institut de Monde Arabe IMA à Paris

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Religion et Etat en Islam – Conférence à l’Institut de Monde Arabe IMA à Paris

Religion et Etat en Islam

          Ce sujet peut être abordé sous plusieurs angles, pour éviter les longueurs et les détails, je me limiterai aux deux titres :

  1. La diversité des concepts entre l’Islam et l’Occident
  2. Les institutions politico-religieuses de l’Islam

 I- La diversité des concepts entre l’Islam et l’Occident

 Avant d’aborder ce thème j’attire l’attention à l’ambivalence des mots traduits de la langue arabe vers les langues occidentales, et vise vers ça. Or les valeurs islamiques qui couvrent ces termes ont leur spécificité. De ce point de vue les langues occidentales n’en donnent, très souvent, qu’une approximation. L’Occident laïcisé réfère spontanément les valeurs religieuses dont il se sert aux valeurs chrétiennes ; or les valeurs musulmanes correspondantes doivent, avant d’être traduites, repensées pour elle mêmes.

Dans une acception islamique ces deux concepts : religion et Etat, se convergent et se complètent. De ce point de vue l’Islam est une religion qui englobe, voire même qui inter mêle, le spirituel et le temporel.

D’ailleurs, Je me suis placé au cœur  du débat lorsque j’ai prononcé les deux mots : spirituel et temporel. Ces deux termes n’ont pas d’équivalences en langue arabe, ce qu’on traduit pour les remplacer, c’est-à-dire religion et Etat, ne recoupent pas exactement le sens donné aux termes spirituels et temporels employés en occident. Pour en être rassuré il n’y a pas eu jusqu’à maintenant aucune institution islamique qui se déclare comme étant une institution spirituelle rouhiyyah, alors qu’il existe des institutions chrétiennes qui portent ce titre, comme les tribunaux rouhiyyah ou spirituels qui désignent les tribunaux ecclésiastiques. Coté musulman on désigne ces tribunaux par des tribunaux chariyyah qui se réfèrent au droit musulman chari ah.

  1. Le concept de la religion

 Le concept même de la religion n’a pas aussi la même signification en Europe qu’en Orient. Le concept de la religion comme on le conçoit aujourd’hui est proprement occidental. Il a été usité à l’origine pour désigner d’une façon spécifique l’appareil des croyances et des rites en le distinguant des autres institutions sociales et politiques. D’ailleurs l’origine latine religio indique selon Cicéron le sentiment avec crainte et scrupule, d’une obligation envers les dieux, ou selon Lactance et  Saint Augustin le fait de se lier vis-à-vis des dieux par un lien de piété qui aboutit à rentrer en relations avec ces divinités. Dans l’un et l’autre le mot convient éminemment à l’exercice du culte, à l’observance rituelle qui exige que la pratique soit littérale, le zèle soucieux et vigilant[1].

Tel n’est pas le cas de la signification du mot arabe din qu’on traduit par religion. Etymologiquement le motدين  est dérivé de l’ancien arabe dana, dayn « créance, dette » qu’il faut acquitter puis  din ” coutume et usage ” qu’il faut suivre,  rejoignant l’hébreu et l’araméen  où din égal «  jugement, rétribution ». Dans l’un ou l’autre le mot din évoque l’idée de ce qui est imposé, de ce qui est exigé,  dans le sens de l’obligation, à laquelle il faut se soumettre”[2].

Dans le même sens le dictionnaire Taj al Arous énumère les différentes significations du terme arabe « دين din ». Ce mot désigne :

Récompense, rétribution ; adoration ; docilité ; obéissance, soumission ; jour du jugement dernier ; contrainte, prééminence ; pouvoir, règne ; gouvernement ; conduite, usage ; piété, ferveur ; jugement ( Al-dayyan الديان = le Juge ).[3]

Dans presque la totalité de ces significations l’idée de ce qui est imposé, de ce qui est impératif est bien présente. Dès lors qu’il n’est pas étonnant que le terme din s’est fixé pour désigner l’ensemble des prescriptions obligatoires édictées par Dieu auxquelles l’homme doit obéissance et respect total.

  1. Définition de la religion :

Il en va de même pour la définition occidentale de la religion qui se distingue de la définition islamique. En occident, la religion devient à la fin du moyen âge un fait de civilisation qui s’emploie absolument pour la religion catholique apostolique et romaine : ” tous les cultes des faux dieux – écrit le dictionnaire de Furetière en 1690 –  ne sont que superstition, ne s’appellent religion qu’abusivement. En ce sens abusif on dit la religion mahométane, la religion des Gaures et des Bramins, des Bronzes.[4]. Ce critère exclusiviste a cédé la place ensuite à une autre définition qui écartait les religions étrangères sauf si elles ont avec la religion catholique un assez grand nombre de caractère commun : un corps de doctrine où la première place est occupée par Dieu, l’existence d’un sacrifice et d’un clergé. Etat de chose qui ne se rencontre que dans un nombre limité de religion : or, il est des religions qui dans leur essence sont dépourvues des dogmes, comme le bouddhisme; sans Dieu, comme l’hindouisme ; sans sacrifisme, comme le confucianisme ; sans clergé, comme l’Islam.

Ce n’est que récemment que l’Europe  a fini par mettre l’accent dans la religion sur  ce rapport qui unit l’homme à Dieu. La religion devient un ensemble des rites, des pratiques, des prières par lesquels un peuple ou une société a coutume de se relier à Dieu, à la divinité ou au sacré [5] .

Tel n’est pas le cas aussi de la définition que donne l’Islam à la religion. Celle ci recouvre l’Islam et toutes les religions précédentes. Je cite Le Coran, Sourate la délibération Verset N° 13 : «  Il a établi  pour vous une religion  qu’il recommanda à Noé, C’est celle qui t’est ( Mohammed ) révélée ; c’est celle que nous avons recommandée à Abraham, à Moïse, à Jésus, en leur disant : observez cette religion »

Dans un sens plus large, le mot religion s’applique aussi aux autres croyances non reconnues par l’Islam comme le polythéisme. Le Coran mentionne dans le verset intitulé les infidèles l’appel du Prophète aux polythéistes de la Mecque : « Je ne suis pas adorateur de ce que vous adorez (dit le Prophète)  # et vous n’êtes pas adorateur de ce que j’adore # A vous votre religion, et à moi ma religion ».

L’Islam en tant que religion se pose ensuite  comme une manifestation qui dépasse ce que sous-tend le terme occidental de religion. C’est non seulement une croyance, une foi, mais aussi une question  d’attitude. Une règle et une éthique, une vie à vivre dans le présent. Son  domaine n’inclue pas seulement les principes de la morale universelle, mais aussi et d’une manière détaillée, comment l’homme doit conduire sa vie et se comporter avec son entourage et à l’égard de Dieu, comment il doit manger, procréer et dormir, comment il doit acheter et vendre sur la place  du marché, comment il doit prier et accomplir ses autres dévotions[6]

Le concept de din est donc étroitement  lié à celui de la loi  positive  divin sari ah. El-Bayjouri البيجوري dans son commentaire sur  le livre théologique Jawharat el tawhid جوهرة التوحيد [7] donne deux définitions du mot « din » :

  1. L’ensemble des prescriptions divines édictées par la voie de son prophète. ( ما شرعه الله تعالى على لسان نبيه من الاحكام
  2. Une disposition divine qui guide tous ceux qui possèdent un raisonnement sain, par leur propre volonté, vers le bienfait de tous. Disposition divine est prise ici dans le sens des prescriptions que Dieu a révélé à tous les êtres raisonnables.

وضع إلهي سائق لذوي العقول السليمة باختيارهم المحمود الى ما هو خير لهم بالذات

  1. La religion et le droit

Il ressort de ces deux définitions que la religion et le droit ont dans l’Islam un même fondement, une même source, à savoir la volonté divine précisée dans un texte révélé  le Coran  et dans un comportement inspiré  Sunna   ou déduit sur la base de ces deux fondements Ijma  – Qiyas. Le droit est à base religieuse en ce sens que c’est le fondateur de la religion qui donne aussi des directives pour la vie juridique. Et la religion à son tour est à base juridique, en ce sens que l’homme reconnaissant et obéissant Dieu -parvient à connaître la volonté et les commandements divins, dès lors il se comporte conformément à elles”[8].

Cette spécificité islamique s’inscrit dans la tradition  abrahamique, et sa manière de voir dans le domaine de la religion une recherche systématique à embrasser la vie toute entière et prendre en considération toutes les réalités existantes dans ce monde.

A la différence de la tradition abrahamique, la Grèce et Rome ont été les initiateurs de la séparation entre la religion et l’Etat. On peut citer Saint Paul soulignant  la différence entre ces deux mentalités : Les juifs”- disait Saint Paul- « demandent, pour croire, des miracles, et les grecs des raisonnements ».

L’état d’esprit de ces deux peuples étant dès le départ divergeant, le processus évolutif de leur cadre politico-religieux s’est acheminé vers deux types de sociétés :

Tandis qu’en Grèce et à Rome, la société évoluait vers la séparation de l’Etat et de la religion, en Orient, au contraire, il y eut toujours conjonction de la religion et de la politique, confusion entre l’humain et le divin, entre le chef et le prêtre. Dans cette société  Dieu César vivra continuellement sous un régime social où la politique est subordonnée à la religion, source de tout pouvoir et de toute autorité. Les rois, les princes, les classes dirigeantes conserveront constamment leur autorité politico-religieuse.

Cette notion sémitique de la Loi divine – universellement admise en Islam – est à l’opposé de celle qui prévaut en Occident, La Loi est une notion religieuse et donc partie intégrante de la religion.

C’est pour quoi l’Islam n’a jamais établi et en aucun domaine de distinction entre le spirituel et le temporel, entre le religieux et le profane. Le fait même qu’il n’existe pas de mot approprié en arabe, en persan ni en aucune autre langue islamique pour dire “temporel” ou “séculier”[9] est la meilleure preuve que les concepts correspondants n’existent pas dans l’islam. Et si une telle division ne peut exister ; c’est parce que pour l’islam le royaume de César n’a jamais été donné à César[10].

  1. Les domaines du Din

La religion telle qu’elle est comprise dans le contexte occidental  ne constitue   donc qu’un aspect de din. S’agissant des prescriptions qui prennent en charge- en un seul et indissociable élan – les relations homme Dieu et les relations hommes, le  din  s’étend sur plusieurs domaines :

1- Le domaine du dogme عقائد

2- Le domaine rituelعبادات

3- Le domaine de l’éthique  أخلاق

4- Le domaine juridico social   معاملات

Toutes ces matières ne peuvent être complètement séparées, compte tenu que le domaine qui régit les relations entre l’homme et Dieu est inextricablement mêlé avec celui qui régit  l’homme et ses semblables. C’est ainsi que :

  1. Des règles intéressant le dogme servent aussi bien un théologien qu’un juriste : à l’unité de l’absolu  du Dieu correspond dans l’idéal politique de l’Etat musulman un seul et unique pouvoir légitime.
  2. Des actes de dévotions, tels que la prière en commun, le jeûne, le pèlerinage  etc. comportent des aspects sociaux bien définis et s’adressent au delà de l’individu à l’ensemble de la communauté.
  3. Des activités humaines qui semblaient n’être qu’activités profanes comme le fait de travailler pour gagner son pain quotidien ou pour nourrir sa famille, ou encore le fait d’écarter de la rue  ce qui peut nuire aux passants, ou encore le fait d’accueillir les gens avec le sourire  constituent des actes religieux qu’un musulman doit accomplir en sachant que ce qu’il fait est agréable tant à Dieu qu’aux hommes et obligatoire au même titre que les devoirs spécifiquement cultuels.

Plus important encore, est la place réservée au comportement social de l’individu, son engagement dans la vie de chaque jour et son utilité pour la société.  Celui qui se remarque par ces qualités devance de loin  celui qui  consacre sa vie à l’adoration de Dieu. Le Prophète a signalé dans un Hadith authentique que le rang qu’occupe le savant et celui qui se consacre à l’adoration de Dieu, est semblable au rang qu’occupe le Prophète et le plus commun parmi les gens. Dans un autre contexte le Calife Omar a mentionné que celui qui travaille pour nourrir son frère qui se consacre à l’adoration de Dieu est mieux que lui.

  1. Pour encadrer la totalité des règles amalgamant la loi et la moralité pour la conduite de la vie, les théoriciens musulmans ont construit un système complet et compréhensif : Ce qui est un bien absolu, il faut le faire obligatoirement. Ce qui est un mal absolu il faut s’en abstenir obligatoirement ; là où le bien est prépondérant il sera recommandé de le faire ; là où le mal est prépondérant il sera désapprouvé de le faire ; là où les deux sont à valeur égale, ce sera laissé au choix de l’individu.
  2. Transformant en actes religieux tous les actes nécessaires à la vie humaine, le domaine de la religion englobe et régit le domaine de la vie matérielle. Le cas échéant  din se trouve en harmonie constante avec dawlat (l’Etat), en ce sens que l’exercice d’une fonction publique constitue un devoir important de la religion. Dans son manuel intitulé le statut des gouvernements Mawardi mentionne parmi les fonctions religieuses celles qui concernent l’imamat entendu par ce mot le haut charge politique de l’Etat, la fonction législative, la fonction judiciaire, l’armée, la police, le contrôle des marchés, allant même jusqu’au contrôle et la vérification des métaux précieux employés pour produire les monnaies, etc.…

Je passe maintenant au deuxième titre de mon intervention consacré aux institutions politico-religieuses de l’Islam.

II- Les institutions politico-religieuses de l’Islam

Il est acquis que les règles et les prescriptions religieuses de l’Islam ne s’expriment pas seulement par un idéal spirituel ou pour un ensemble d’enseignements d’ordre général, mais aussi par des règles concrètes appelées à gouverner la communauté des croyants. Des règles durables agencées pour la vie individuelle et collective qui intéressent une multitude des domaines : articles de foi, actes cultuels, dispositions juridiques fixant la conduite matérielle des individus et de la société.

Etant donné que la loi divine « Chari ah » est le principe suprême qui régit l’existence de tous les musulmans, aucune activité humaine, organisation sociale ou institution ne peuvent  être – par conséquent – conçues à l’encontre du concept religieux. D’où cette perspective totalisante se distingue profondément de la conception occidentale.

Conçues dans cette perspective totalisante, les institutions politico-religieuses comprennent une multitude de règles spirituelles, cultuelles, morales et temporelles, établies par des paroles instituant puisant leurs sources dans le Coran, la Sunna et leurs déductions. Dès l’avènement de  l’Islam ces règles ont  formé une communauté de sentiments profonds, la communauté de ceux qui professent le dogme de l’Islam et se soumettent à ses lois. Cette Communauté ainsi constituée est dotée dorénavant d’un programme cohérent, des modalités d’organisations, des structures et appareils présentant à  travers les siècles  stabilités et continuités.

Dès la première génération, le partage de la même foi religieuse, l’observance des mêmes pratiques cultuelles, le respect aux mêmes règles d’éthiques, ainsi que l’obéissance à la même loi divine, imposent aux croyants sur le plan individuel et à la communauté sur le plan collectif, certaines conditions et objectifs allant de la limite théorique jusqu’à la nécessité d’un Etat musulman constitué.

L’amorcement du premier Etat islamique remonte à l’époque du prophète. Transmetteur à La Mecque d’une nouvelle religion, Mohammed organise et fonde dans la ville de son immigration  yatrub (devenue par la suite la Médine)  Une sorte d’Etat. A la tête de la communauté le prophète incarne tout l’appareil de l’Etat : Guide spirituel et dirigeant des actes collectifs cultuels, il légifère sur la base des messages divins dont il reçoit révélation. Il est aussi l’organe exécutif suprême ” Hakem “; le juge chargé de trancher les litiges entre les membres de sa communauté :” Hakam “. Tous les aspects de la vie de cette communauté : spirituels, cultuels, familiaux, sociaux, militaires, économiques etc.se trouvent ainsi régi par ce que le Coran révèle, et par les initiatives inspirées du prophète ” La Sunna “.

Laissant  pour la postérité  Le Coran et la Sunna, Mohammad rendit son dernier soupire en  632 (11de l’Hégire). La communauté  du  prophète partant de Médine -,  s’étendit en quelques décades sur un territoire très vaste, regroupant des pays intermédiaires sur les trois continents[11]. Les difficultés  qui  s’y posaient, sont dès lors essentiellement d’ordre pratique, et non pas encore de nature dogmatique. Il s’agissait de résoudre les problèmes relatifs à l’organisation  de l’Etat,  ainsi de répondre aux questions posées par les institutions fondamentales de la société : mariage, filiation, Waqf, succession, contrat, guerre. Etc. Ainsi et sans doute plus que dans toute autre religion , la spéculation intellectuelle musulmane s’est elle d’emblée dirigée vers l’intelligence de la loi, et par suite , vers l’étude du droit plutôt que vers la théologie.

  1. Une communauté spirituelle :

L’Islam par les exigences de ses professions de foi façonne nécessairement une communauté spirituelle. Celle-ci est formée par des prédications sur Dieu, les anges, les prophètes antérieurs  et leur message, sur les fins derniers et les conditions de la vie future.

Des valeurs et comportements d’ordre spirituels régissent aussi cette communauté. Ce sont des pratiques individuelles  intériorisées accomplies en vue de se rapprocher à Dieu : telles que la méditation et la contemplation en Dieu, l’invocation continuelle de son nom, l’observance de la piété et le renoncement aux vanités du monde etc. Ces pratiques ont pour objet l’adhésion du coeur plutôt que les manifestations extérieures.

A l’intérieur de la communauté spirituelle, et au fure et à mesure que celle-ci s’avance au milieu du tumulte des controverses théologiques du monde gréco byzantin, une partie des fidèles s’initiait à la connaissance des matières relevant de la foi de l’Islam. Soucieux  de défendre la formulation de cette foi  contre les douteurs et négateurs ces savants s’érigent en groupes particuliers :” Uléma  el-kalam, Mutakallimin, théologiens ” rassemblés autour d’une doctrine enseignée ” ilm el-kalam, ou apologie défensive ” théologie “. Au grand siècle Abbasside cette science religieuse se constitue comme discipline organisée ayant ses écoles, ses traités et ses adeptes[12].

D’autre part, et à l’intérieur de cette  communauté, des hommes sincères et assoiffés de conformer leurs actes aux valeurs et pratiques spirituelles de l’Islam, ont très tôt pris le chemin du mysticisme. Ce sont dès le Ier siècle de l’Hégire des dévots, ascètes, sermonneurs et “pleureurs” qui entendaient inciter le peuple au repentir et à la piété. Avec l’évolution de ce courant au IIe et IIIe siècle, cette expérience originale et individuelle devient une méthode, une discipline pratique « Tasawuf », par lequel un guide spirituel « murchid » permet au disciple  qu’il initie « murid »   d’accéder à une expérience mystique. Dès lors le groupe de ces initiés se constitue très vite en ordres organisés ” turuq  pl: tariqah “. Ils deviennent au XIVe siècle (sous l’Empire Ottoman) de véritables confréries religieuses solidement structurées et fortement hiérarchisées[13].

  1. Une communauté cultuelle :

S’agissant d’établir des relations durables et continuelles avec Dieu, l’Islam prescrit à chaque membre de la communauté l’accomplissement d’un certain nombre  des devoirs cultuels. Ainsi Accomplies  individuellement et surtout en collectivité ces obligations donnent par la précision même avec laquelle elles étaient fixées un sens très vivace de l’appartenance à une communauté constituée. En effet le sentiment des musulmans d’appartenir à cette entité spécifique ” el-ummah ” se manifeste de façon extérieure, voir matérielle, par l’accomplissement des pratiques cultuelles :

– La prosternation de la communauté des croyants cinq fois par jour, à des heures semblables, dans la même direction, et selon un rituel physique précisément fixé.

– Le jeûne du mois du ” ramadan ” reliant tous les croyants qui s’abstiennent de boire et de manger selon un horaire identique.

– L’aumône imposant la coopération entre les membres de la communauté, et oeuvrant à la redistribution de la richesse.

– Le pèlerinage à la Mecque réunissant en une espèce d’assemblée annuelle plénière, quelques millions d’hommes et femmes sur les mêmes lieux saints.

La direction de la pratique collective de ces obligations incombe non pas à une classe de sacerdoce, mais à tout musulman témoigant capacité et savoir. Néanmoins pour des raisons pratiques et aucunement dogmatique, se développe dans la communauté un caste de ceux qui sont proposés à la charge collective des actes cultuels : les proposés  à la prière collective sont des imams, hatibs, seyhs ; les autres pratiques cultuelles sont assurées par des fonctionnaires de l’Etat : « Ummal »  ou Collecteurs du zakat (aumône), Qadi et Mufti (juge et jurisconsulte) Amir el-haj (chef des pèlerins).

  1. Une communauté d’éthique :

Les règles d’ordre morales destinées à modeler et parachever la personnalité proprement musulmane ont formé une communauté d’éthique. Celle-ci  se veut – selon l’expression coranique – : une communauté loin des extrêmes ” Ummatin wasatan “[14]: ” C’est ainsi que nous avons fait de vous ne communauté de juste milieu”(Coran, la Génisse, verset 143)

Ces règles  comportent un certain nombre de commandements positifs et de défenses auxquels le croyant ne peut se soustraire sans commettre de fautes. Sont considérés comme tels – pour ne citer que quelques uns-   : le jugement avec équité, le respect des engagements et de la parole donnée, l’honnête dans les échanges, la pratique de la charité, de l’hospitalité et de la politesse, le renoncement à la calomnie et parole malveillante..Etc.

A la lumière de ces principes chaque membre de la communauté doit, d’abord pour son compte personnel, se conformer en pensées et en actes. Pris dans l’ensemble de la communauté, le croyant – unis à tous les membres de la société – doit « commander le bien et interdire le mal ». Cette charge de commanderie de bien ” el- emru bi-l-ma rouf ” (une sorte de réforme des moeurs) s’exerçant  à l’encontre de tout abuseur et usurpateur, incombe à chaque individu. Au surplus elle est assurée par le Calife lui même, et à son défaut à tout pouvoir public légitime.

C’est ainsi  que  se  développe  dans  les Etats musulmans la charge de « Mehtasib » une  sorte de police supérieure, gardienne du bon ordre et des bonnes moeurs.

    Une communauté temporelle :

A la fois  communauté spirituelle , cultuelle et d’éthique l’Islam est-il sans doute en même temps , un type d’ordre organique, et comme tel formant nécessairement un ensemble d’institutions directement temporelles  : Etat, gouvernement, administration, justice.

Les règles relatives à l’organisation de la cité musulmane, puisant leurs sources de principes généraux du Coran, et de l’exemple vivant de la cité de Médine – mais très vite influencées par des us et coutumes arabes antérieurs à l’Islam, ou empruntées de l’ancienne administration (Byzance et perse) – ont contribué pendant treize siècle à l’édification des institutions politico-religieuses de l’Islam.

Durant ces siècles et jusqu’à la disparition du dernier empire “Ottoman”  l’organisation de l’Etat islamique a été entièrement dominée par l’institution califale.

Dans ce système, le Calife apparaît comme un souverain temporel chargé de faire régner sur terre les prescriptions divines. A la tête de la communauté ce chef politique culmine au sommet de la hiérarchie, concentrant entre ses mains tous les pouvoirs : gouvernement, administration, justice, armée, sauf à les déléguer à des collaborateurs qualifiés : Ministre ” wazir “, gouverneur ” Wali ” juge ” Qadi “etc.

La loi divine déjà existant étant immuable et intangible, le pouvoir de sonder ses richesses, de préciser ses  implications  et ses applications (ce qu’on considère en partie comme un pouvoir législatif) incombe à des docteurs de la loi, des juristes privés  « Mujtahid ».

Les règles juridiques dégagées au cours des deux premiers siècles de l’Islam avaient pour but essentiel de règlementer les institutions fondamentales de la société. Ce sont des règles relatives aux mariages, aux commerces, aux partages des héritages, aux fondations pieuses “Waqfs”, aux répressions des crimes, à la conduite de la guerre, à la conclusion des traités etc.

Le résultat de l’élaboration progressive de ces règles aboutira au cours de IIe et IIIe siècle de l’Hégire à la naissance du droit musulman “Fiqh”. Des écoles juridiques se constitueront dès le début de l’ère Abbasside (IIIe siècle). Elles se partagent jusqu’à nos jours toute l’étendue du territoire islamique.

Religion sans sacrement, ni saint, ni prêtre ou magistère législatif infaillible. Il existe tout au moins des personnalités connues par leurs piétés et savoirs, des ” Uléma ” initiés aux différentes sciences religieuses, des juristes et docteurs de loi ” fuqaha “. Ce sont aussi des missionnaires ” privés ” qui prennent à leurs charges personnelles la diffusion de l’enseignement de l’Islam, et la défense de son dogme. D’autres assurent  la direction collective des actes cultuels, ou élucident, éclairent et appliquent les dispositions de la loi divine positive.

Aucun pouvoir spirituel et cultuel n’existe dans cette religion dont l’objet serait d’introduire des nouvelles règles, ou  d’annuler leurs dispositions déjà établies dans le Coran et la Sunna. Celles-ci sont exclusivement fixées et détaillées dans les deux textes preçédants, elles revêtent un caractère absolu et intangible.

Aucune autorité jurisprudentielle n’existe dont la tâche serait de contrôler arbitrairement  la loi. A l’opinion autorisée d’un docteur peut toujours s’opposer l’opinion non moins autorisée d’un autre.

La liaison intime entre spirituel et temporel colore toutes les institutions de la communauté : l’idée de rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu, est totalement étrangère à la pensée musulmane, aussi bien sur le plan individuel que sur le plan collectif, en d’autres termes sur le plan de l’organisation socio-politique de l’Etat.

Toutes les institutions politiques et fondamentales de la société se référent constamment à la Sari ah. Le chef politique , sans qu’il soit pontife ou pape de l’Islam est par excellence un Imam qui dirige la prière, ainsi qu’il est celui qui maintien la religion selon les principes fixés dans le Coran et la Sunna et selon l’accord unanime des premiers musulmans.

Si cette idée totalisante de l’institution religieuse a trouvé sa réalisation concrète tout au long de l’histoire musulmane, néanmoins une perspective restrictive – due à l’influence de l’Occident sur le monde musulman – commence à se développer dés l’avènement du XIX siècle.

Le remplacement successif  du Chari ah dans l’Empire Ottoman par des lois calquées sur les législations européennes aboutit à la mise en vigueur  d’un ensemble des dispositions et des institutions soustraites au droit musulman. Dès lors qu’on commençait à parler  des lois ” qanouni ”  (par opposition à la loi Sar y), et de la justice et de l’instruction ” nizamiyé “, (par opposition à la justice et à l’instruction sar y)

L’abrogation de l’institution Califale par Atatürk en 1924 puis la soumission de la plus grande majorité des pays musulmans à l’occupation étrangère auront pour résultat la mise en liquidation des institutions politico-religieuses de l’Islam.

Accéder à l’indépendance, la communauté musulmane est désormais une multitude de pays autonomes, séparés par des frontières et dotés de systèmes politiques basés sur les idées modernes : Souveraineté nationale ; Etat-nation. Etc…  Les législations – au delà d’une affirmation du principe de se référer ou tout au moins de respecter les disposions générales de l’Islam – sont promulguées dans la majorité des pays islamiques  loin des inspirations de la Sari ah, exception faite au domaine du droit de la famille, de la succession  et des fondations pieuses ” Waqf ” qui restent régis par la sari ah.

L’idée totalisante de l’institution religieuse islamique étant aujourd’hui  vidée de son sens ; une perspective nouvelle s’ouvre au monde musulman. Sous l’influence des idées parvenues de l’Europe, le langage contemporain sollicite l’Islam à certaines « laïcisation » et voie dans ses institutions principalement une affaire de  conscience, une adhésion intérieure à des dogmes qui engendre  des pratiques cultuelles plutôt que des structures étatiques. Tandis que les mouvements islamistes présentent  l’Islam comme une communauté politico-religieuse et font de din un des éléments de l’Islam, en ce sens que celui-ci est bien religion mais aussi une communauté temporelle.

NOKKARI  Mohamad

[1] – BENVENISTE Emile. Le vocabulaire des institutions indo-européennes. Edition de Minuit. Paris 1969. 340 P. ( P 265 -266 )

Voir aussi :

– LACHELIER.J, in, Lalande; Vocabulaire technique et critique de la philosophie. P.U.F.

    14   éd. 1985.

– Dictionnaire de théologie catholique. Librairie Letouzey  et  Ané. Tom 13. Paris. 1936.

[2]–  Gardet Louis :

– Encyclopédie de l’Islam.  Tom II,   p 301 – 304,    Maisonneuve & Larose. Paris 1965.

– L’Islam, religion et communauté.   Desclée  de Brouwer. Paris 1967. 496 P. (P : 29 – 32).

 [3] Voir : “tej el-  arous” de Zoubeydi  El-Matba ah  el-heyriyé. Egypte. (1306 de l’Hégire). Tom 9, article « دين »  P 308 :

[4]Le Dictionnaire Universel d’Antoine  Furetière, SNL- Le Robert – Paris 1978, article  “religion”.

[5] –  Dictionnaire théologique.  L. BOUYER. Ed. DESCLEE (Belium) 1963.  653 P.

    – Dictionnaire  des   religions.  Marguerite – Marie  THIOLLIER. Le Sycomore,

      L’Asiathèque. Paris 1980. 309 P.

    – Dictionnaire de la foi chrétienne .Olivier DE LA BROSSE, Antoine Marie HENRY, Les éditions du Cerf. Paris

  1. 835 P

 [6]–  Seyyed Hossein NASR , Islam, perspectives et réalités. Buchet /Chastel. Paris. P (117)

[7]–  شرح البيجوري على الجوهرة المسمى تحفة المريد على جوهرة التوحيد – تأليف الامام شيخ الاسلام البيجوري ، الهيئة

العامة لشؤون المطابع الاميرية ، 1967 ، القسم الاول ، صفحة 14.

[8]–  HAMIDULLAH M.  Les liens entre la religion et le droit en  Islam. Recherches et débats du  Centre  Catholique   des  intellectuels   français. Cahier N° 51, Juin 1965.  P 33 – 45.

[9]– La traduction littéral du mot ” temporel ” est en arabe “Zamani, zamaniyé زمني زمنية  ”  néanmoins ce terme  reste insignifiant, incompréhensible et inutilisable par les musulmans.

[10]– Seyyed Hossein NASR. Islam, perspectives et réalités. Buchet /Chastel. Paris  P 35.

[11]– On a calculé  l’étendue du territoire islamique à l’époque du prophète et de ses deux premiers successeurs, celle-ci s’élève pendant  20  ans  de suite  à  plus de 8OO Km2 chaque jour en moyenne.

[12]– Voir l’ouvrage de M. Louis GARDET, « L’Islam, religion et communauté », « La théologie ou apologie défensive de l’Islam » P 198-212. Ainsi, son ouvrage intitulé « Introduction à la théologie musulmane » avec ANAWATI, Librairie philosophique J.VRIN. 1948. (543 P)

[13] – idem, « Science du Tasawwuf ou Mystique musulmane »  P 229-236. Pour les ordres Soufi, voir « Les ordres mystiques dans l’Islam, cheminement  et  situation  actuelle ». Travaux  publiés sous la direction de A. POPOVIC & G.VEINSTEIN édit, de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales. 1986. 324 P

[14]– c’est à dire comme assurant à l’Islam une position modérée, sachant éviter le « matérialisme » de la religion juive qui accorde trop au corps,  et  « l’angélisme »  de la religion  chrétienne  qui ne lui accorde pas assez.

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