La femme chez Sobhi Al Saleh
La femme chez Sobhi Al Saleh
SALEH : Notre dernier entretien sur la femme musulmane nous a fait toucher du doigt le fossé qui s’est creusé à travers les âges entre !s vérité du Coran et la vie pratique, la contradiction regrettable entre les textes et les faits. Une lourde tradition pèse encore sur les mœurs et coutumes d’aujourd’hui. Force est donc à la femme de secouer les oripeaux du passé et de s’engager dans l’avenir, libre et nantie de ses propres valeurs, la main dans la main de l’homme. L’Islam qui vise à un humanisme intégral ne pourra plus longtemps tolérer qu’on retarde l’évolution de la société en écartant le concours égalitaire de la femme à tous les niveaux de la vie publique.
L’INTERLOCUTEUR : Vous venez de prononcer les mots humanisme intégral. Le vocable humanisme est quelque peu galvaudé de nos jours. Toutes les religions, toutes les idéologies tant matérialistes que spiritualistes s’en réclament. Après avoir perdu son sens originel, at-il pour vous un sens particulier, surtout lorsque vous le qualifiez d’intégral ?
SALEH : La mise en valeur de l’être humain — homme et femme —, l’affirmation de-ses possibilités et de ses limites, la recherche constante de son équilibre dans la voie du progrès et de Dieu, ne sont-ce pas là les caractéristiques de cet humanisme intégral — j’emprunte le mot à Jacques Maritain — qui end essentiellement à rendre l’homme plus vraiment humain. L’Islam, comme la Chrétienté, aspire à un pareil humanisme, mais par des voies différentes. La compénétration du spirituelle et du temporel chez lui rend sa tâche certes plus ardue, mais il permet à l’homme de se réaliser par des moyens qui sont en même temps un tremplin pour une plus grande spiritualité, Cet humanisme, par ailleurs, est accessible à tous, car il s’adresse à l’homme moyen et non pas exclusivement à une élite. Les différentes pratiques du culte te sont. que des exercices destinés à préparer l’individu à affronter les impératifs de son travail et de sa vie.
L’INTERLOCUTEUR : ..de relever les défis de son temps, de n’être point écrasé par la civilisation mécaniste qui l’entoure.
SALEH : En effet. L’évolution pour qu’elle soit vraiment humaniste doit nécessairement aboutir à l’homme, à son bien-être, sa dignité et sa grandeur. C’est le contraire auquel nous assistons aujourd’hui. L’hom. me contemporain est constamment bafoué dans ses valeurs essentielles, agressé par l’environnement, asservi par les contraintes de toutes sortes, rongé par le doute et déprimé par l’ennui.
L’INTERLOCUTEUR : Il est en proie à la pire des angoisses, la solitude déshumanisée.
SALEH : Oui, le sentiment du vide total qui lui fait découvrir le goût et le charme inquiétant de la liberté effrénée. L’éros et l’ivresse, par la distraction qu’ils procurent, apportent bien une réponse provisoire.
L’’INTERLOCUTEUR : La voix du poète Omar al Khayyâm a dû résonner très fort à son oreille : Bois du vin, tu as des siècles pour dormir.
SALEH : Emporté par le délire, l’homme sombre peu à peu dans la déchéance, frappé d’une fatale disgrâce.
L’INTERLOCUTEUR : Il faut vraiment avoir les nerfs solides pour vivre dans l’actualité, dans ce climat de violence et d’injustice qui nous est devenu quotidien. À part nos problèmes personnels, professionnels et locaux, les mass media nous inondent à chaque instant de cliquetis d’armes, des scènes de champ de bataille, d’actes terroristes, d’attentats, d’enlèvements, de prises d’otage, d’exécutions sommaires, .… Comment mettre un terme à ce déchainement de la violence ?
SALEH : Souvent, on répond à la violence par la violence. Les tenants officiels de l’ordre recourent à la répression pour châtier les coupables des actes condamnables que vous venez d’énumérer. La majorité des gens réprouve ces têtes brûlées — pour la plupart des jeunes — qui défient l’autorité en place. La répression seule suffit-elle à remédier à cette déplorable situation ?
L’INTERLOCUTEUR : La jeunesse d’aujourd’hui qui se réfugie dans le crime et les paradis artificiels est pourtant, quoi qu’on en dise, assoiffée de spiritualité !
SALEH : Bon nombre de jeunes en effet, déçus dans leurs aspirations, sont acculés à vivre en marginaux. Ils refusent le système dans lequel on les a placés et se détournent d’un monde où la matière les envahit de toutes parts. Cette attitude nihiliste recouvre au fond un besoin d’élévation de l’âme, voire de transcendance, Qu’a-t-on fait pour
les sortir du mal dont ils sont atteints et les réintégrer à la société des hommes.
L’INTERLOCUTEUR : Faut-il changer le système, créer un nouvel ordre économique ?
SALEH : Remplacer un système par un autre ne suffit pas à enrayer le mal. Le nouveau système mis en place ne doit pas s’imposer par la force mais par l’adhésion de tous. A quoi servira-t-il d’avoir interchangé un système répressif par un autre ?
L’INTERLOCUTEUR : Alors, comment faire pour maintenir l’ordre, car tout système comporte — cela va de soi — un appareil répressif ? SALEH : Lorsque j’envisage l’adhésion de tous. je veux dire par là que personne ne sera mis au ban de la société, que chaque individu y aura sa place. [1 n’y aura pas de rejetés et d’exclus. Les marginaux auront comme tout Je monde le droit d’exprimer leur pensée et de choisir leur mode de vie dans le respect du droit des autres,
L’INTERLOCUTEUR : Dans le projet islamique de société, quel sera le sort de ceux dont l’idéologie semble à première vue contraire aux préceptes de l’Islam : les francs-maçons, les athées qu’ils soient de droite comme de gauche, les marxistes, les libre-penseur, etc… SALEH : L’Islam est une des religions les plus tolérantes, sinon la plus tolérante. La liberté de l’individu chez elle n’est pas un vain mot. Tous les hommes sans exception sont d’après le Coran les intendants de Dieu sur terre. C’est Dieu seul qui a le droit de juger s’ils sont dignes de sa confiance. Personne n’a le droit d’intervenir en son nom, c’est pourquoi il n’y a pas de clergé en Islam. L’humanisme islamique englobe tous les hommes et recherche le dialogue avec toutes les formes de pensée et de civilisation.
L’INTERLOCUTEUR : Cependant la dernière Conférence des Ulémas égyptiens a rendu public un communiqué dans lequel elle réclame la stricte application de la chari‘â (législation islamique : 4e 1 ), et souligne l’incompatibilité de l’Islam avec le marxisme, tout en recommandant la lutte contre les idéologies destructives. Cette Conférence n’amorce-t-elle pas un retour à l’intégrisme, autrement dit à l’intolérance ?
SALEH : Je n’ai pas le droit de juger ce que décident les Ulémas au Caire ou ailleurs, on sait qu’il n’y a pas de hiérarchie religieuse ou cléricale en Islam.
L’INFERLOCUTEUR : Vous avez pourtant le droit de les critiquer ?
SALEH Evidemment. Je pourrai aussi bien vous donner mon avis sur Îles sujets traités au cours de cette Conférence. En ma qualité d’Uléma, je ne me permettrai jamais de recommander la lutte contre telle ou telle idéologie. Une lutte pareille suppose la violence et l’oppression qui s’en suit. On n’a pas le droit d’ériger l’Islam en système d’oppression ou de répression quelconque. Admettre la lutte, n’est-ce pas minimiser la puissance de conviction de la religion islamique. Il aurait mieux fallu que mes frères égyptiens recommandent de mieux faire connaître l’Islam. C’est cette lutte-là qui est valable dans la voie de Dieu.
L’INTERLOCUTEUR : Qu’entendent-ils par idéologies destructrices ? Il est courant d’entendre dans la bouche de certains dirigeants politiques le mot idéologie accolé à d’autres adjectifs encore comme importées, subversives ou étrangères, …
SALEH : N’oubliez pas que l’Islam a une vocation universelle. Il tend à l’unification de tous les peuples de Dieu. Son message est celui de la paix et de l’amour. Sa démarche ne peut revêtir aucune forme de violence ou d’oppression. Fidèle à sa mission, l’islam se veut d’être ne passerelle entre les hommes. Dans ce dessein, il doit s’ouvrir à toutes les idéologies qui mènent le monde et engager avec elles un dialogue franc et constructif, à l’instar du dialogue islamo-chrétien, tant que ces idéologies ou philosophies, ou encore doctrines économiques, peuvent apporter plus de bienêtre et plus de justice à l’homme. L’attribution d’épithètes destructrices ou autres à certaines idéologies prouvent l’incapacité de leurs auteurs à engager un pareil dialogue ou leur ignorance des valeurs de leur propre religion ou doctrine ou ce qui est plus grave, cela démontre leur crainte de voir l’idéologie en question triompher sur la leur. C’est manquer tout simplement de conviction ou de foi. L’Islam, par ailleurs, ne s’est jamais présenté comme une doctrine close et figée. Il porte en lui-même les ferments de son propre progrès. Ce n’est pas à travers un dogme rigide que cette religion, a-t-on dit à bon droit, est devenue de plus en plus une culture et une civilisation.
L’’INTERLOCUTEUR : L’Islam peut-il cohabiter avec le marxisme ? SALEH : L’Islam a bien cohabité avec le capitalisme et continue à le faire, bien que le libéralisme dont il se prévaut ait porté les iniquités sociales et la misère à leur comble. Il n’est pas question d’accepter ou de rejeter le marxisme en bloc. La politique d’industrialisation à outrance même invariablement au productivisme qui est commun tant au capitalisme qu’au marxisme ct que l’Islam doit chercher à éviter, Dans l’ordre économique que l’Islam préconise, le dialogue avec le marxisme — qui est une réalité historique, on ne peut le nier — peut être une source de progrès tant pour la justice sociale que pour la foi religieuse.
L’INTERLOCUTEUR : Vous êtes pour quel régime de développement ?
SALEH : L’’Islam est et restera une véritable démocratie où tous les hommes sont égaux et frères. Son développement sera décidé en fonction d’objectifs économiques que de finalités spirituelles. Ce développement original pour qu’il soit harmonieux exigera des innovations de chaque instant. Il fera appel à un surcroît d’effort et d’invention. Le changement n’aura son vrai sens que lorsque le développement équilibré aura imprimé au progrès un double visage, humain et divin à la fois.
L’INTERLOCUTEUR : Vous pensez avoir raison de la machine ? SALEH : Face aux défis du développement, l’Islam ne saurait prolonger indéfiniment son indifférence. Il s’agira d’intégrer la machine au processus de développement envisagé. Il me semble que la machine, symbole de la civilisation moderne, est capable de libérer l’homme au lieu de l’asservir. Nous n’aurons pas à lutter contre elle, mais avec elle. Depuis l’électricité, l’homme n’a cessé de créer des machines qui ont largement contribué à lui assurer ce qu’on appelle le confort moderne. Puisqu’elle fait partie de notre vie, essayons de la déchiffrer, de l’adapter à nos aspirations, de lui donner un sens humain. Cette humanisation de la matière est possible, car l’homme tient à la terre par tout son corps et que déchiffrer pour lui la matière, c’est en quelque sorte déchiffrer quelque chose de lui-même.
L’INTERLOCUTEUR : La machine, la technologie, la science, peuvent entraîner l’homme dans le sillage de leurs propres lois pour lui imposer inexorablement leur propre vision de l’homme et du monde ? SALEH : ‘Absolument. Le défi est là et nous sommes obligés de nager à contre-courant. À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire, nous rappelle le fameux vers classique. Allons-nous nous trouver devant Cette alternative, ou bien nous laisser aller aux données d’un logos bloqué, ou bien opter pour un engagement ouvert sur la transcendance, En fait il n’y a pas de réelle opposition entre la matière et l’esprit, entre la science et le foi.
L’’INTERLOCUTEUR : Comment ?
SALEH : Je m’explique : il ne faut pas demander à la science et à la foi des solutions identiques. Appartenant à deux ordres différents mais complémentaires, il faut Ieur demander des inspirations non contradictoires, La foi est un ferment incessant, tandis que la science est une somme de recettes provisoires. Ou encore, la foi, pour la Révélation, n’est-elle pas une ambassade de Dieu auprès de l’homme et l’homme une ambassade du monde auprès de Dieu.
L’’INTERLOCUTEUR : C’est faire preuve de réalisme ?
SALEH : Cette conciliation perpétuelle de la foi et de la science demeure l’une des plus belles caractéristiques de la pensée islamique.
Être réaliste consiste à comprendre le rôle de la matière et du devenir. À nos yeux, le matérialisme n’est qu’une vérité coupée en deux. En voulant croire assez en la matière, nous voyons se profiler à travers elle l’aurore d’une profonde spiritualité. Vous devinez combien la pensée islamique est imprégnée de réalisme.
L’’INTERLOCUTEUR : Elle a ainsi résolu l’éternel conflit entre idéalisme et réalisme, rationalisme et empirisme, et tant d’autres courants philosophiques antinomiques ?
SALEH : En réalité, ces courants ne se sont opposés que parce que chacun a insisté sur une condition indispensable du savoir humain en la tenant pour la condition suffisante et la cause totale, alors qu’elle n’est qu’un élément entre bien d’autres. Ni les concepts logiques, ni les lois scientifiques ne peuvent rejoindre et épuiser l’objet concret qui est le point de leur rencontre, mais qui les dépasse indéfiniment. Tout objet réel par ailleurs nous resterait complètement étranger et inassimilable s’il n’était sublimé par les formes et les lois de notre esprit. I nous faut constamment confronter les principes premiers et les lois générales avec la réalité. Autrement le monde se ramènera à l’identique, ne nous offrira aucun aspect nouveau. Il sera sans vie, sans histoire et sans dimensions.
L’’INTERLOCUTEUR : Vous voulez sans doute dire par là que s’il n’y avait point de vérités acquises et de lois établies, l’esprit cesserait d’être lui-même et n’aurait aucune prise sur la nature.
SALEH : Il perdrait en effet son unité structurelle et tomberait en poussière. Corrélativement et d’un point de vue pratique, imaginons un savant qui, faisant table rase de tout l’acquis, serait obligé de tout recommencer dès le début. Nul progrès alors ne serait possible, l’édifice de la vérité ne serait jamais construit et le machinisme n’aurait pas sa place. La machine, prolongement des organes humains, est le produit des cultures de tous les peuples et le résultat de l’adaptation de la nature au profit de l’homme. Elle s’impose comme un bienfait. C’est en somme par la rencontre de l’idée et de l’objet, de la norme et de la matière, de l’hypothèse et de l’expérience que jaillira l’étincelle de la véritable connaissance humaine.
L’INTERLOCUTEUR : C’est aussi un trait d’union entre l’absolu et le relatif.
SALEH : C’est cela encore. La conscience humaine tentera de rapprocher les termes opposés en établissant entre eux une alliance telle que l’acte qui prendra naissance de leur heureuse rencontre puisse revêtir ce double caractère de représenter à la fois la stabilité de la loi éternelle et la nouveauté de la création artistique.
L’INTERLOCUTEUR : Est-ce la condition de tout changement ? SALEH : Le changement est inscrit dans le Coran. Il y est dit :
Chaque jour Dieu crée du nouveau. Cela ne suffit-il pas à justifier la dynamique du changement qui ne peut être que nouveau ct beau à la fois : changement simultané de la vie et transformation du monde. L’ordre islamique est capable d’opérer une telle mutation globale, à commencer par l’homme vis-à-vis de lui-même. Dieu ne modifie rien en un peuple, affirme le Coran, avant que tous les individus aient modifié ce qui est en eux-mêmes”. Ni l’alcool et la drogue, ni le crime parfait, n’ont pu procurer à l’homme contemporain, aliéné par la société industrielle, le calme et l’équilibre auxquels il aspire et à qui le Coran s’adresse en ces termes :
(O toi, âme apaisée, retourne à ton Créateur satisfaite et agréée)
L’INTERLOCUTEUR : Les loisirs, les tranquillisants, la psychiatrie lui permettent de surmonter son inquiétude permanente, due à son sen sentiment amer d’aliénation ?
SALEH : Pas toujours. Ce ne sont pas des recettes radicales et définitives. Elles n’opèrent pas cette sorte de révolution intérieure, ce tremblement décisif qu’exige la mutation individuelle. L’Islam appelle à un bouleversement total des normes traditionnelles et des mentalités désuètes. On ne peut trouver de solution hors d’un recours à un profond remaniement de notre outillage de penser, de sentir et d’agir, afin de remettre l’homme à la place qui lui revient.
L’’INTERLOCUTEUR : L’homme est convié, si je vous comprends bien, à une double action : à agir sur lui-même et ensuite sur la nature
N’est-ce pas lui demander trop ? N’est-il pas libre de s’y refuser ?
SALEH : Il n’y a pas de place dans l’Islam pour les fainéants. Le Coran est impératif : (Agissez, Dieu verra vos actions)
La liberté s’exprimera par la suite dans le choix des actions possibles. Le sujet est assez vaste. Voulez-vous que nous poursuivions cet entretien à notre prochain rendez-vous ?
L’INTERLOCUTEUR : Volontiers.