Tuer au nom de Dieu au XXIème siècle – Article Orient le Jour
Tuer au nom de Dieu au XXIème siècle
https://www.lorientlejour.com/article/960463/tuer-au-nom-de-dieu-au-xxie-siecle.html
Si nous interrogeons l’histoire moderne de la fin du XXème siècle sur la place de Dieu en politique, Juifs, chrétiens et musulmans passent pour être les grands maitres dans l’art de l’utilisation de Dieu dans la politique. Depuis la révolution iranienne de 1979 et l’annonce du grand retour du sacré, la liste des chefs d’Etats qui se réfèrent à Dieu en parlant politique s’allonge. De cette liste surgit le nom de Richard Nixon et sa rencontre circonstancielle avec Dieu par l’intermédiaire du fameux « télévangéliste » Billy Graham. Dans le même ordre d’idée s’inscrit aussi la vision messianique du monde et de l’avenir Eschatologique du Georges Bush. Sans oublier le discours de la plus part des dirigeants arabes et israéliens faisant appel – chacun de leur côté – à Dieu à plusieurs reprises contre un « ennemi maléfique ».
Plus grave encore est l’ingérence directe de Dieu dans les conflits actuels. La déclaration du Georges Bush lors des attentats de 2001 « que cette croisade, cette guerre contre le terrorisme va durer un certain temps », illustre bien cette tendance. Allant plus loin encore, quelques dirigeants israéliens, appuyés par des rabbins extrémistes s’inspirant d’une interprétation déformée des extraits du Talmud, parlent d’une guerre imminente avec les arabes en vue de provoquer la venue de leur Messie. Ils soutiennent une thèse dont les points essentiels peuvent être tirés d’un article écrit par Ron Chaya le 5 janvier 2009 à Sukkat David intitulé : « Vu par le Torah : Le conflit final » :
« … aucun de ces grands d’Israël ne dit ces choses (cette guerre éminente) de façon publique et explicite. Nous n’avons droit qu’à des rumeurs qui circulent, dont l’origine provient de personnes à qui ces grands d’Israël auraient dit ces choses en privé. Néanmoins, D.(Dieu) nous a donné la raison, celle-ci nous permet d’analyser et de tirer des conclusions. » Parmi les signes les plus clairs de l’approche de l’époque messianique : « – La montée mondiale de l’islam fondamentaliste apparaît de façon très claire dans les textes de ‘Hazal comme s’inscrivant dans le « programme » des événements prémessianiques : Yalkhout Chimoni (recueil de midrachim datant de plus d’un millénaire) parachat Lekh Lékha 14 : « Le messie « grandit » sur Ichmaël (Ismaël signifie ici les Arabes). » C’est-à-dire qu’Ichmaël est le « véhicule » qui, malgré lui, prépare et hâte la venue du Messie. Le Baal hatourim (XIVe siècle) fin parachat ‘Hayé Sara : « Quand Ichmaël tombera à la fin des temps, alors viendra le Messie. »
« Rabbi ‘Haïm Vital (élève du Ari zal, auteur des plus importants livres de la Cabbale, XVIe siècle), dans son livre Daat ha-ets tov, chap. 124 : « …après les 4 royautés qui ont opprimé le peuple d’Israël (Babylone, Perse, Grèce, Rome, et par extension l’Occident) viendra une cinquième royauté avant la venue du Messie : Ichmaël. » Le plus vieux midrach, Pirké de Rabbi Eliezer (1er siècle), chap. 32, affirme : « Pourquoi est-il appelé Ichmaël (nom qui signifie « D. écoutera ») ? Car à la fin des temps, D. écoutera la voix de la plainte du peuple d’Israël due aux souffrances que leur feront endurer les enfants d’Ichmaël. C’est pour cela qu’il fut nommé Ichmaël, pour nous informer que « Yichmaël vé-yaanem », que D. écoutera et nous répondra (tehilim 55).
« – Le conflit qui est censé éclater à ‘Hanouka est censé nous amener à une généralisation du conflit dans le monde entier. Dans le traité Yoma, page10a, il est écrit qu’il y aura une guerre entre la Perse et l’Occident. Aujourd’hui, rien ne semble plus probable.
« Le commentaire du Malbim (sur le verset 45 du chap. 2 de Daniel) explique aussi qu’avant que Machia’h se dévoile, l’Occident attaquera d’une part l’Irak et d’autre part l’Iran. Il semblerait que nous soyons vraiment au centre de ces événements.
« Il poursuivit : Que devons-nous tirer de l’étude de tout cela ? « Ène Israël negaline éla al yédé téchouva », Israël ne peut être sauvé que par la téchouva. Comme susmentionné, le but pour lequel D. a créé Ichmaël est que nous crions vers Lui.
Alors commençons à crier ! Et écoutons les paroles rassurantes qu’Il nous communique par l’entremise du midrach : « Mes enfants, pourquoi avez-vous peur ? Tout ce que J’ai fait, Je ne l’ai fait que pour vous. N’ayez pas peur, le temps de votre guéoula est arrivé. »[2]
Côté musulman, il existe un discours semblable qui prévoit le retour de l’Imam Al-Mahdi, et de Jésus-Christ précédé par des guerres régionales et globales mais qui jouera en leur faveur et anéantira leur adversaire : « les fils d’Isaac ». Mais ce qui est nouveau et inattendu est l’apparition de groupes musulmans extrémistes qui, au lieu de déclencher une guerre contre les « fils d’Isaac » se sont engagés dans des guerres fratricides d’une rare violence. Leur doctrine rappelle étrangement les deux sectes extrémistes apparues dans l’Islam primitif et médiéval, à savoir les Kharijites et les Assassins.
- Les Kharijites
Les Kharijites, première secte de l’Islam, passent pour être à l’origine de l’excommunication dans le monde musulman. Ils ont formé leur idéologie sous la bannière « Nul autorité en dehors de Dieu » (la hokma illa lillah) pour ainsi affirmer leur opposition la plus farouche qu’elle soit contre toutes pensées déviantes en dehors de celles acceptées par Dieu. Ils sont sortis du rang de l’armée de l’Imam Ali vers l’an 658 (d’où la signification de leur nom « les sortants ») parce qu’ils lui reprochaient d’avoir accepté un arbitrage à l’issue de la bataille de Siffin, alors que pour eux, c’est Dieu lui-même qui avait choisi Alî pour être Calife des musulmans. Cette opposition devint très vite sanglante et les Kharijites passèrent à l’acte et assassinèrent l’Imam Ali.
Adversaires acharnés contre les sunnites et les chiites, leur souvenir reste marqué par leur fanatisme redoutable, qui s’est manifesté notamment par des proclamations extrémistes et des actions terroristes. Ils déclarent tous ceux qui ne partagent pas leurs conceptions et ceux qui commettent des péchés majeurs du point de vue religieux comme étant des mécréants. Dès lors, ils les tuent et les dépossèdent de tous leurs biens. Au nom de Dieu, ils commettront à travers l’histoire un nombre incalculable de meurtres chez les musulmans n’épargnant pas même les femmes, les vieillards et les enfants.
Ce qui nous laisse perplexe à leur sujet est le fait que ces Kharijites tout en étant les terroristes de la première ère de l’Islam, sont des pratiquants particulièrement fervents de la religion. Dans un recueil des paroles du Prophète Mohamad il était dit : « Une faction sortira de ma communauté. Ils liront beaucoup le Coran, au point que votre lecture comparée à la leur ne sera rien. Ils feront tellement la prière, que comparée à la leur, votre prière ne sera rien, et il en a de même de votre jeûne comparé au leur. Ils liront le Coran pensant qu’il plaide en leur faveur alors que c’est un argument contre eux. Leur prière ne dépasse guère leur gosier. Ils sortiront de la religion comme sort la flèche qui pénètre une proie ». Dans d’autres occasions on conseille à celui qui les rencontrent de ne pas dire qu’il est musulman, mais plutôt un païen ou un non musulman, désirant connaitre leurs dogmes, c’est ainsi qu’il pourra épargner sa vie[3].
Avec l’apparition de Qaeida, Bako haram et des Daechs, des tendances similaires au kharijisme se développent chez quelques musulmans extrémistes ces derniers temps. Ils s’estiment investis d’un pouvoir divin pour contraindre les gens à embrasser l’Islam, mais en même temps excommunient les musulmans ne partageant pas leurs idées. Dans plusieurs de ses discours, l’ancien mufti d’Égypte, Ali Jomaa, a fait allusion aux dires de l’Imam Ali sur les particularités du groupe terroriste Daesh qui les assimile aux Kharijites. L’ancien Mufti d’Egypte a cité les paroles de l’Imam Ali ibn Abi Taleb lorsqu’il a dit : «Si vous apercevez les étendards noirs, alors ne bougez point, ne bougez point vos mains ni vos pieds, ensuite apparaitront des groupes (jeunes) auxquels on n’accordait aucune importance, leur cœur est comme de l’acier trempé, ils sont les gens de l’Etat, Ils ne respectent ni pacte ou engagement, ils appellent à la vérité alors qu’ils n’en font pas partie. Leur nom, leur surnom et leurs appartenances, seront des noms de villes (comme Al Baghdadi, Al Basri, Al Mesri ou Al Libye Al Zarqawi), leur cheveux sont long comme ceux les femmes jusqu’à ce qu’ils divergent entre eux ». «Leur instruction religieuse est tirée de livres qui ne sont en aucune manière des références authentiques. Ils tuent à tour de bras, des gens au nom de Dieu et n’ont aucune connaissance sérieuse de la religion », va-t-il ajouté.
- Les Assassins
Groupe issu du chiisme, plus particulièrement ismaéliens, actifs au Moyen Age, ils étaient implantés en Irak et en Syrie et plus particulièrement en Iran, et firent, par leurs terreurs extrêmement impitoyables, trembler Croisés et Mongols pendant trois siècles. Le dogme de ce mouvement ismaélien appelé nizârien était marqué par leur tiraillement entre plusieurs pôles contradictoires : entre le respect dû au texte coranique dans son sens apparent et la volonté d’en trouver son sens caché, entre la nécessité de rester dans l’ombre et la tentation d’apparaître en masse, entre l’obéissance au Prophète de l’Islam et de son œuvre juridique, et la soumission à l’autorité du Souverain reconnu en tant que leur imam infaillible investit d’une mission venant de Dieu lui même.
Une véritable légende noire naquit à leur sujet, leur détermination à exécuter les ordres de l’Imam indique qu’ils sont Kamikazes avant l’heure, ne reculant devant rien et préférant mourir plutôt que d’échouer. Ils utilisaient des couteaux d’or empoisonnés, avec lesquels ils frappaient ceux qu’on leur ordonnait de tuer : de nombreux califes abbassides périrent de leurs mains, des sultans, des officiers, des généraux musulmans furent également assassinés, le roi de Jérusalem Conrad de Montferrat tombera aussi sous leurs coups.
Ce qui est intéressant de savoir est la méthodologie d’endoctrinement avec laquelle ils recrutaient leurs partisans. Selon des légendes racontés par Arnold de Lübeck et Marco Polo : leur chef appelé Vieux de la Montagne droguait ses adeptes avec du haschich, et les plaçait dans un jardin paradisiaque creusé dans la montagne. Après une nuit de luxe et de luxure, les jeunes recrutés se réveillaient dans leurs cellules où on les informait que ce paradis serait à eux pour l’éternité s’ils périssaient en tentant d’éliminer une cible.[4]
Que ce soit une légende ou une réalité, cette méthodologie d’endoctrinement va servir aux groupes extrémistes lors de la décapitation des otages avec un sang-froid étonnant ou lorsqu’ils se transforment eux même volontairement en bombe humaine. Ces actes nous laissent privilégier la piste de l’utilisation d’une amphétamine, le captagon. Un article de Paris Match[5] qui cite une enquête de Reuters vient confirmer cette pratique. Les militants de ces groupes sont massivement drogués au captagon, ce qui leur fait oublier la douleur et les conduit également à oublier celle les autres, « comme si les gens n’existaient pas » confie un jeune militant de 19 ans. Tout récemment le jeune libanais Bilal Mikati engagé avec ces groupes terroristes a confié au juge d’instruction militaire qu’il a égorgé le soldat de l’armée libanaise Ali Sayed sous l’effet du Captagon[6]. L’action étonnante de se transformer en kamikaze et de se jeter sur des innocents pour être tués et vite accueillis dans le jardin paradisiaque céleste vient renforcer cette hypothèse.
- Les Wahhabites
A la suite de ces deux groupes historiques que sont les Kharijites et les assassins nous ne pouvons pas négliger une troisième tendance plus contemporaine qui est née à la fin du 18ème siècle dans la péninsule arabique : le Wahhabisme. Cette doctrine va inspirer de nombreux mouvements islamistes radicaux poussant en parallèle d’autres mouvements islamistes à une radicalisation dogmatique militante aussi bien en Afrique, en Asie qu’en Europe. A la base du wahhabisme se trouve Muhammad Ibn ‘Abd al Whahhâb, théologien qui s’est dit sunnite fixé en 1739 en Arabie, où il se fait connaître par une prédication marquée par le puritanisme, le radicalisme et une interprétation littérale poussée à l’extrême du Coran. Les bases de sa doctrine sont centrées sur le rejet des pratiques spirituelles soufis, et les dogmes des Sunnites professés par les maturides hanafites et les acharites chaféites qu’il accuse d’être des mécréants. Il s’oppose vigoureusement à tout compromis avec la modernité et les idées nouvelles qu’il désigne sous l’appellation « d’innovation blâmable ou égarée ». Son hostilité à toute idée d’intercession avec Dieu lui donne le gout de détruire tous les mausolées et lieux de prières dédiés aux prophètes historiques et aux saints musulmans, n’épargnant pas même la demeure du Prophète Mohamed à la Mecque. A leur exemple les mouvements Daech détruisent systématiquement tous les monuments historiques, les mausolées, les églises et les mosquées dédiés aux saints, qu’ils rencontrent dans les territoires soumis à leur autorité.
Historiquement les rébellions anti ottoman du mouvement wahhabite après leur alliance avec les Saoud d’Arabie mettent à sac en 1801 Kerbala, la ville sainte du chiisme, puis deux ans plus tard, ils s’emparent de La Mecque, de Taef et de Médine. Dans leurs combats qui ont mis à mort un nombre incalculable d’arabes et de turcs, ils mettaient l’accent sur le fait que leurs adversaires n’étaient qu’associateurs mécréants et qu’ils ne cherchaient qu’à faire triompher la religion authentique.
La question qui se pose à l’heure actuelle est celle-ci : pourquoi depuis la chute de l’empire soviétique, on ne parle plus “guerre froide” mais “choc des civilisations” ? La fin des deux blocs monde démocratique et libre face à un monde totalitaire communiste, n’a pas donné naissance à un monde unifié mais à une nouvelle rupture basée sur des concepts religieux où les guerres sont menées au nom du Dieu. Qui a ressuscité les anciennes sectes islamiques extrémistes pour justifier ensuite une ingérence de plus en plus ressentie dans les pays du Moyen Orient ?
En réalité au lieu de parler de guerres de religions, il vaut mieux parler de guerres politiques, économiques et géostratégiques. Nous devons savoir que derrière le discours religieux fanatique se cache un véritable combat pour la domination du monde. Ne devrions-nous pas pointer le doigt vers les grands manipulateurs du monde qui pour défendre leurs intérêts politiques économiques et géostratégiques n’hésitent pas à faire avec une habilité extrême de Dieu clément et miséricordieux un Dieu destructeur, oppresseur et vengeur ?
[1] Juge au tribunal Charei Sunnite et enseignant à l’Université de St Joseph.
[2] Voir à ce sujet mes deux articles à l’Orient-le jour : « Lettre ouverte à mon cousin juif » publié le 10 janvier 2009 et « Pourquoi cet acharnement contre les chrétiens d’Orient » Publié : le 9 janvier 2011.
[3] Le grand théologien Wassel Ibn Ataa (699-749) fondateur du Mutualisme, lorsqu’il a rencontré pendant un de ses voyages un groupe de Kharijites, il s’est fait passer par un païen bédouin cherchant l’apprentissage de l’Islam pour épargner sa vie.
[4] Bernard Lewis, Les Assassins. Terrorisme et politique dans l’Islam médiéval, Bruxelles, 2001.
– C. Millimono, La Secte des Assassins, XIème – XIIIème siècles. Des « martyrs » islamiques à l’époque des Croisades, Paris, 2009.
[5] Paris Match, « Le captagon, la drogue qui ravage la Syrie », le 28 février 2015.
[6] Selon le journal Al Akhbar, cité par « Elnashra électronique » du 23 avril 2015.