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Dialogue et annonce : Du point de vue de l’Islam

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Dialogue et annonce : Du point de vue de l’Islam

Dialogue et annonce Du point de vue de l’Islam

 Sous le terme Annonce, l’Islam entend la diffusion de son enseignement à toute l’humanité en application du verset coranique qui dit : « C’est Lui qui a dépêché Son Envoyé avec la bonne direction et la Religion de Vérité pour la faire apparaitre sur toutes les religions »[1], et d’un autre verset qui dit : « Nous ne t’avons envoyé que comme une miséricorde pour toute l’humanité »[2].

 De ce fait, l’Islam n’est pas destiné aux seuls Arabes. Il se veut plutôt un message divin universel pour toute l’humanité. Cependant, prêcher ce message n’est pas à la portée de tous les musulmans. Ce devoir, en l’absence de toute institution cléricale organisée, incombe à tous ceux qui en ont la capacité intellectuelle et dont la moralité est irréprochable. Le Coran dit : « Qui donc prononce de plus belles paroles que pour implorer Dieu, et agir vertueusement »[3]. Dans d’autres versets, il ajoute le critère de la sagesse et dit : « Appelle les hommes vers le chemin de ton Seigneur avec sagesse et une belle exhortation, et argumente avec eux de la meilleure façon. Ton Seigneur connaît parfaitement celui qui s’égare hors de Son chemin, comme il connaît ceux qui sont bien dirigés »[4]

Cette annonce s’adresse donc en priorité aux fidèles des deux religions abrahamiques : le judaïsme et le christianisme. Le Coran dit : « O Gens du Livre[5] ! Venez-vous rallier à une parole qui nous soit commune, à nous et à vous : que nous n’adorions que Dieu, que nous ne Lui associions rien et que nul parmi nous ne prenne des seigneurs en dehors de Dieu “. S’ils se détournent, dites-leur : ” Attestez que nous sommes soumis à Dieu”» [6]. Il s’adresse aussi à toutes les formes d’athéisme, de polythéisme et à toutes les autres traditions religieuses.

Le dialogue interreligieux : C’est à la naissance de l’Islam que des versets coraniques se sont multipliés pour annoncer au Prophète Mohamed l’importance du dialogue interreligieux. A l’exemple du verset précédent qui appelle les musulmans à dialoguer avec les chrétiens et les juifs de la meilleure façon, le Coran mentionne soixante-quatorze fois le mot dialogue et ses synonymes. D’autres versets s’adressent aux juifs et aux chrétiens pour leur confirmer que la foi de l’Islam n’est pas en dehors de la foi abrahamique : « Dites : “Nous croyons en Dieu et en ce qu’on nous a révélé, et en ce qu’on n’a fait descendre vers Abraham et Ismaël et Isaac et Jacob et les Tribus, et en ce qui a été donné à Moïse et à Jésus, et en ce qui a été donné aux prophètes, venant de leur Seigneur : nous ne faisons aucune distinction entre eux. Et à Lui nous sommes Soumis” ».[7] Ce point confirme l’intérêt primordial que l’Islam attache à ce sujet. Un tel intérêt ne peut que renforcer aux yeux des musulmans le sentiment que le fondateur suprême du dialogue interreligieux est Dieu Lui-même. Il n’est donc pas permis aux hommes ou aux institutions les plus qualifiées en la matière de décider de la modification des principes fondamentaux du dialogue, ou de mettre en doute le bien fondé des actions qui le soutiennent.

Une autre particularité concernant ce point est le fait que les musulmans récitent les versets coraniques lors de chaque prière quotidienne ou lors des lectures du Coran. Cela signifie que les textes coraniques relatifs au dialogue ne sont pas enfermés dans des livres à consulter selon les circonstances, ou mis à la disposition des seuls spécialistes, mais qu’ils côtoient quotidiennement la vie du musulman. Dès lors, ce dialogue ne s’inscrit pas, aux yeux de l’Islam, dans une théorie indéfinissable toujours révocable, mais dans le cadre même de la religion, et au cœur même des textes religieux, à savoir dans le Coran.

 

Si je m’attarde un peu au seuil de notre sujet, c’est pour préciser que l’accès au dialogue interreligieux passe avant tout par la reconnaissance de la qualité de « religion » aux parties en dialogue et par l’admission du pluralisme religieux. Le Coran confirme cette qualité aux religions révélées- le judaïsme et le christianisme. Dans la sourate « La délibération », le Coran précise que ces deux religions ne sont pas reconnues comme des « religions » distinctes et séparée, mais comme étant dans la même lignée que la religion de l’Islam. Le Coran dit : « Il vous a établi la religion qu’Il avait établie à Noé, c’est la même que Nous avons révélé à toi, et que nous avons établie à Abraham, à Moïse et à Jésus : qu’ils observent la religion et que vous ne vous divisiez pas à son sujet »[8]. L’attribution de la qualité de « religion » au judaïsme et au Christianisme, n’a été réciproque qu’au XXe siècle lorsque le christianisme a parlé pour la première en 1965 de l’Islam en tant que religion. La déclaration de Vatican II mentionnait cette qualité sous le titre : « La religion musulmane ». Dans cette déclaration on pouvait lire :

« L’Église regarde aussi avec estime les musulmans, qui adorent le Dieu unique, vivant et subsistant, miséricordieux et tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, qui a parlé aux hommes. Ils cherchent à se soumettre de toute leur âme aux décrets de Dieu, même s’ils sont cachés, comme s’est soumis à Dieu Abraham, auquel la foi islamique se réfère volontiers. Bien qu’ils ne reconnaissent pas Jésus comme Dieu, ils le vénèrent comme prophète ; ils honorent sa Mère virginale, Marie, et parfois même l’invoquent avec piété. De plus, ils attendent le jour du jugement, où Dieu rétribuera tous les hommes après les avoir ressuscités. Aussi ont-ils en estime la vie morale et rendent-ils un culte à Dieu, surtout par la prière, l’aumône et le jeûne. » [9]

Avant cette date, le terme religion, selon les mots du dictionnaire d’Antoine Furetière en 1690, est employé pour désigner le catholicisme apostolique et romain : « tous les cultes des faux dieux ne sont que superstition, ne s’appellent religion qu’abusivement. En ce sens abusif on dit la religion mahométane, la religion des Gaures et des Bramins, des Bronzes. »[10] .

Les autres fois religieuses en dehors des religions abrahamiques sont aussi désignées par l’Islam par le terme « religion », mais dans le sens de religions « qui ne partagent pas la croyance en Dieu Unique ». Le Coran demande au Prophète de leur dire : « vous avez votre religion et j’ai la mienne »[11].

Quelle est donc le critère qui détermine la qualité d’une religion :

Il faut admettre tout d’abord que le concept de religion est varié. Le concept islamique diverge du concept occidental. Dans la terminologie occidentale, on met l’accent sur le rapport qui unit l’homme à Dieu. Ou sur l’ensemble des rites, des pratiques, des prières par lesquels un peuple ou une société a coutume de se relier à Dieu, à la divinité ou au sacré[12]. Dans sa signification islamique, donc orientale, la religion n’est pas seulement une croyance, une foi, mais aussi une question d’attitude. Une règle et une éthique, une vie à vivre dans le présent. Son domaine n’inclut pas seulement les principes de la morale universelle, mais aussi et d’une manière détaillée, comment l’homme doit conduire sa vie et se comporter avec son entourage et à l’égard de Dieu, comment il doit manger, procréer et dormir, comment il doit acheter et vendre sur la place du marché, comment il doit prier et accomplir ses autres dévotions. C’est pourquoi l’Islam n’a jamais établi, en aucun domaine, de distinction entre le spirituel et le temporel, entre le religieux et le profane. Le fait même qu’il n’existe pas de mot approprié en arabe, en persan ni en aucune autre langue de culture islamique, pour dire « temporel » ou « séculier »[13], est la meilleure preuve que les concepts correspondants n’existent pas dans l’islam. Et si une telle division ne peut exister, c’est parce que pour l’islam, le royaume de César n’a jamais été donné à César[14]. Cette spécificité doit être prise en compte en ce qui concerne l’Islam lors de tout dialogue interreligieux avec les musulmans.

          Ces deux concepts de « religion » ne sont pas les seuls au monde.  Si un essai était fait de rassembler toutes les définitions consacrées à la religion -si incomplet soit-il, il comporterait, selon Jean CHEVALIER dans Dictionnaires du savoir moderne, au moins cent cinquante définitions. En effet, les mots usités dans les différentes langues et idiomes pour désigner la religion recouvrent des significations diverses qui aboutissent à des concepts variés.

Il paraît donc plus juste, comme cela a été bien souligné dans le document du Conseil Pontifical pour le dialogue interreligieux, de distinguer entre les termes de « religion » et de « tradition religieuse ». Le premier comprend les religions qui, comme le judaïsme, le christianisme, et l’Islam se réfèrent à la foi Abrahamique. Le second désigne les grandes traditions religieuses de l’Asie, de l’Afrique et du reste du monde.

Le pluralisme religieux :

La reconnaissance de l’autre est un point essentiel qui devance de loin le dialogue interreligieux. Ainsi, des parties peuvent rester en dialogue longtemps sans décider de se reconnaître l’une l’autre. De même, sans le dialogue la reconnaissance reste une lettre morte qui n’a de valeur que dans l’esprit de son fondateur.

La position de l’Islam vis-à-vis  du pluralisme et de la reconnaissance des autres fois religieuses, a sa spécificité. Depuis sa naissance,  L’Islam a occupé une position moyenne et équilibrée entre le syncrétisme des cités païennes – tenant plus de la raison d’Etat que de la foi proprement dite – et l’exclusivisme des religions révélées sacrifiant l’homogénéité de l’Etat pour le triomphe de la foi. En se plaçant  dans cette position, l’Islam, tel que l’a écrit Claude LEVI-STRAUSS dans son livre Tristes tropiques, a su éviter la contradiction entre la portée universelle de la révélation et l’admission de la pluralité des fois religieuses. De ce fait il devient « l’inventeur de la tolérance dans le Proche-Orient »[15].

En parlant de cette découverte islamique en matière de respect du pluralisme religieux, Edmond Rabbath, dans son préface du livre Contribution à l’étude des sociétés multiconfessionnelles, évoque la mise en œuvre par l’Islam d’une formule presque magique qui régit  les rapports interreligieux. Celle-ci, en partant de l’idée que le pluralisme religieux s’inscrit dans l’ordre naturel des choses, commandait aux nouveaux maîtres musulmans de rester liés par le grand précepte du Coran qu’il n’y a pas de contrainte en matière de religion[16], et de reconnaître ainsi aux réfractaires leur droit à l’existence communautaire, dans la pleine liberté de leur croyance, de leur culte, de leur vie collective tout court[17].

Ce système du pluralisme religieux dans la société islamique a permis à toutes les communautés religieuses de maintenir à travers les siècles leurs structures socio-juridiques et liturgiques, et il a entraîné pour chaque communauté la possibilité de conserver ses écoles, ses églises, ses couvents, ses biens et ses propres règles canoniques, temporelles, spirituelles et rituelles.

 

Quels sont les principes du dialogue interreligieux en Islam :

Ces principes reposent principalement sur le respect du pluralisme religieux. Le Coran admet sans équivoque la diversité religieuse et sa place dans l’ordre naturel de la création au même titre que les autres diversités relatives à la couleur, à la race et à la langue. Elle n’est pas considérée comme une sorte de faiblesse de la société musulmane, ni comme un défi à l’enseignement de l’islam, ni comme une source d’ennui qui empêche la cohésion de la société. Tout au contraire, la diversité religieuse est considérée comme un accomplissement de la volonté de Dieu, une réalité voulue par Dieu et qui témoigne de la manifestation de ses signes :

  • Le Coran mentionne dans la sourate « Al Houjorat » : « O vous, les hommes ! Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle. Nous vous avons constitués en peuples et en tribus pour que vous vous connaissiez mutuellement. En vérité, le plus noble d’entre vous auprès de Dieu est celui qui l’emporte en piété. ».[18]
  • Dans la sourate « Houd », il dit : « Si ton Seigneur l’avait voulu, Il aurait fait des hommes une seule nation. Or, ils ne cessent de se dresser les uns contre les autres. à l’exception de ceux auxquels ton Seigneur a fait miséricorde. C’est à cette fin qu’Il les a créés.  ».[19]

A cette conception pluraliste se joint le respect du choix de chacun d’adopter la religion ou la tradition religieuse à sa convenance.  La conversion forcée à la religion ne reçoit aucune valeur légale : « Si Ton Seigneur l’avait voulu, tous ceux qui sont sur la terre auraient été des croyants, Est-ce à toi de contraindre les gens à devenir croyants »[20]  « pas de contrainte en matière de religion »[21] « A tous nous avons donné une règle de conduite et une façon d’agir, si Dieu avait voulu il aurait fait de vous une communauté unique »[22] et « c’est pour cela qu’il les a créés »[23]

Ce pluralisme doit avoir pour objet la connaissance mutuelle entre les individus et les peuples sans distinction, qu’ils appartiennent aux religions abrahamiques, aux traditions religieuses asiatiques ou africaines, ou à toute autre croyance : « Nous avons fait de vous des peuples et des tribus afin que vous vous familiarisez les uns avec les autres, Le meilleur parmi vous est celui le plus pieux »[24]. Entendu ici que « Celui que Dieu aime le plus est celui qui est le plus utile aux hommes » précise le Prophète Mohamed.

Les religions abrahamiques reçoivent une faveur tout particulière dans cette perspective pluraliste. La miséricorde divine, déclare le Coran,  touche les fidèles des religions abrahamiques au même titre que les musulmans : «Certes, Ceux qui ont cru, ceux qui ont suivi le judaïsme, les Chrétiens et les Sabéens, quiconque d’entre eux a cru en Dieu, au jour dernier et accompli de bonnes œuvres, sera récompensé par son Seigneur, il n’éprouvera aucune crainte et il ne sera jamais affligé.»[25]

L’importance de cette déclaration coranique suscite plus d’éclaircissements. En effet, cette interprétation ouverte soulignant que les hommes de toute religion pouvaient être sauvés, pourvu qu’ils reconnaissent l’existence d’un seul Dieu, croient au jugement dernier et pratiquent les bonnes œuvres, n’a pas reçu l’unanimité des commentaires du Coran. Certains parmi eux ont refusé de lui donner cette interprétation large et ont limité son application aux juifs qui ont précédé le Christianisme, et aux chrétiens qui ont vécu avant l’Islam. Ils soulignent dans leurs argumentations que ce verset a été abrogé par le verset 85 de sourate la famille de Al-Imran qui annonce : « Quiconque désire une autre religion que l’Islam, celle-ci ne sera point reçu de lui, et il sera dans l’autre monde du nombre des malheureux »[26]. Les commentaires du Coran favorables à son interprétation large soutiennent que ce verset n’a pas été abrogé car seuls peuvent l’être les versets qui ont une portée juridique. Les versets qui offrent une promesse divine ne peuvent jamais être l’objet d’une abrogation. Dieu n’offre jamais une chose un jour pour la reprendre le lendemain. D’autres commentaires du Coran affirment que ce verset a bien été abrogé dans le sens où l’Islam a remplacé les autres religions qui l’ont précédé, mais la promesse que Dieu accorde aux fidèles des autres religions reste valable tant qu’ils croient en un seul Dieu et au jour dernier, et accomplissent de bonnes œuvres.

Sur la base du pluralisme religieux, les juristes musulmans ont formé une doctrine qui réglemente les rapports intercommunautaires, combat le racisme, soutient la liberté de conscience et favorise l’égalité entre les hommes : « Un Arabe n’est pas meilleur qu’un non-Arabe, dit le Prophète Mohamed, et un non-Arabe n’est pas meilleur qu’un Arabe. Et un blanc au teint rouge n’est pas meilleur qu’un noir, et un noir n’est pas meilleur qu’un blanc au teint rouge, sinon au niveau de la piété envers Dieu. »[27]

Cette doctrine est bien présente dans l’esprit des musulmans. Très tôt en Islam, des juristes comme Al Imam Al Qarafi ont mentionné le devoir de chacun de soutenir par tous les moyens, et même au risque de sa vie, la cause d’un non musulman, qu’il soit chrétien ou juif, si elle est juste.  Le célèbre  Imam Al Awzaei, pendant la période la plus sanglante de l’histoire islamique, s’est soulevé contre le gouverneur de la Syrie pour défendre les chrétiens du Liban. II s’agit ici plutôt d’un pas très avancé dans le processus du dialogue interreligieux.

C’est aussi un respect qui se prolonge jusqu’ après la mort des personnes, sans distinction de race ou de religion. La tradition raconte qu’un jour le prophète s’est levé par respect devant les obsèques d’un juif. Ses compagnons étaient étonnés et lui ont dit qu’il s’agissait des funérailles d’un juif, mais le Prophète leur a répondu qu’il s’agissait plutôt de l’âme d’un être humain [28].

Le Coran ordonne aussi en termes fermes que le dialogue interreligieux soit amorcé avec les chrétiens et les juifs de la meilleure façon. La raison en est évidemment leur attachement à la foi d’Abraham qui repose sur la foi au Dieu unique :

  • « Ne discutez avec les Gens du Livre, dit le Coran, que de la meilleure façon, sauf avec ceux d’entre eux qui commettent des injustices. Dites : ” Nous croyons à ce qui nous a été révélé et à ce qui vous a été révélé ; notre Dieu et votre Dieu ne font qu’Un, et nous Lui sommes soumis »[29].
  • « O Gens du Livre ! Venez-vous rallier à une parole qui nous soit commune, à nous et à vous : que nous n’adorions que Dieu, que nous ne Lui associions rien et que nul parmi nous ne prenne des seigneurs en dehors de Dieu ». S’ils se détournent, dites-leur : « Attestez que nous sommes soumis à Dieu» .[30]
  • Prêche vers le chemin de ton Seigneur avec sagesse et une belle exhortation, et argumente avec eux de la meilleure façon.[31]
  • La bonne action et la mauvaise ne sont pas pareilles. Repousse le mal par ce qui est meilleur : tu verras alors celui avec qui tu avais une animosité devient tel un ami chaleureux.[32]

Je m’attarde un peu sur ce dernier verset, vu son importance en matière de dialogue. L’une des interprétations à laquelle je souscris souligne que lorsque deux bonnes manières d’agir sont envisagées lors d’un dialogue, si l’une d’elles est meilleure que l’autre par son attitude exemplaire et parfaite, l’autre manière d’agir, bien qu’elle est bonne en soi, sera rabaissée au rang inférieur comme étant une mauvaise manière.

En matière de dialogue interreligieux, le Coran appelle à un rapprochement avec les juifs et les chrétiens. Cependant, il donne une priorité au dialogue avec les chrétiens. Le Coran mentionne plusieurs raisons, parmi lesquelles :

  1. La reconnaissance par l’Islam de Jésus christ, en tant que Prophète né d’une façon miraculeuse et venant du souffle de Dieu.
  2. Le total respect dû à sa mère la Très Sainte Marie, que le Coran élève au rang le plus haut parmi les femmes de l’univers, et dans l’au-delà au paradis. Elle est considérée aussi par certains théologiens comme une femme Prophète.
  3. Le retour du Christ sur terre comme étant le signe de la fin des temps.
  4. Le caractère humble des prêtres et des moines chrétiens.

 

Les formes du dialogue interreligieux

 

Dans le document du conseil pontifical, il était fait mention de quatre formes de dialogue :

  1. Le dialogue de la vie, où les gens s’efforcent de vivre dans un esprit d’ouverture et de bon voisinage, partageant leurs joies et leurs peines, leurs problèmes et leurs préoccupations humaines;
  2. Le dialogue des œuvres, où il y a collaboration en vue du développement intégral et de la libération totale de l’homme;
  3. Le dialogue des échanges théologiques, où des spécialistes cherchent à approfondir la compréhension de leurs héritages religieux respectifs et à apprécier les valeurs spirituelles les uns des autres;
  4. Le dialogue de l’expérience religieuse, où des personnes enracinées dans leurs propres traditions religieuses partagent leurs richesses spirituelles, par exemple par rapport à la prière et à la contemplation, à la foi et aux voies de la recherche de Dieu ou de l’Absolu.

Sans négliger aucune de ces quatre formes de dialogue, j’en mentionne une cinquième qui est proche du dialogue de la vie : la mise en œuvre d’un projet de vie commune, tant religieuse que politique et sociale, entre les fidèles appartenant aux diverses religions. Il est vrai que cette forme de dialogue très avancée a été très tôt concrétisée dans l’histoire, mais vu son importance au cœur même de l’Islam, je la mentionne ici. Il s’agit  des deux traités conclus entre le prophète et les juifs d’une part, entre le prophète et les chrétiens de l’autre. Le pacte de Médine et le traité de Najran constituent les deux références à partir desquelles les juristes musulmans ont rédigé leurs doctrines relatives à la question du rapport entre les diverses communautés religieuses.

          Le pacte de Médine :

          Le pacte de Médine est considéré comme la constitution du premier Etat musulman élaborée sur un mode pluraliste. Il constitue la plus ancienne charte[33] instituant une société multiconfessionnelle marquée par la solidarité, la justice et l’égalité réciproque des droits et des devoirs de tous les citoyens sans aucun privilège dû à l’appartenance religieuse et ethnique.

          Les faits historiques tels qu’ils sont relatés par l’unanimité des historiens et des juristes musulmans font remonter ce pacte à l’arrivée du prophète à Médine après son exode de la Mecque, et une fois que les  musulmans médinois l’ont accepté comme chef incontesté.  Plusieurs réunions ont précédé la conclusion de cette charte. A la première réunion ont assisté les musulmans qui ont immigré de la Mecque et les musulmans originaires de Médine ; ils sont parvenus à un accord commun qui a été rédigé et inséré dans cette charte. A la deuxième réunion ont assisté les chefs des différentes tribus juives et les païens médinois, qui, après plusieurs débats, ont donné leur accord à la signature du pacte.[34]

          Dans ce document référence, le Prophète introduit quatre cadres de relations[35] : celui des musulmans entre eux, celui des musulmans avec les juifs résidents de Médine, celui des musulmans avec les idolâtres arabes et dans le quatrième cadre figurent les dispositions générales du pacte. Nous intéressons ici aux deux cadres qui définissant le rapport des musulmans avec les juifs et avec les païens arabes :

  1. les juifs de Médine et de ses alentours deviennent des éléments constitutifs de la nation, « Oumma », avec les musulmans. Le texte reconnaît et garantit la liberté de culte des juifs ainsi que le droit de propriété et leur accorde le droit de s’autogérer et de s’autofinancer. Il engage les musulmans et les juifs à se défendre mutuellement : « Ils sont tenus d’être solidaires et de combattre quiconque menace leur sécurité collective. Ils ont l’obligation de se porter conseil loyalement, d’entretenir des relations fondées sur le Bien, de ne pas porter préjudice à leurs alliés et de défendre leur cause s’ils sont victimes d’agression. D’autre part, les juifs s’engagent comme les musulmans à défendre l’Etat, à participer financièrement aux dépenses de la guerre et à rompre toutes relations avec les ennemis de Qureych.

 

  1. L’autre cadre garantit aux tribus païennes résidant à Médine le droit de se constituer en une communauté particulière tout en jouissant des droits de sécurité stipulés par la charte à condition d’en respecter les obligations.

 

Durant cette période, l’adoption par le Prophète de la fête juive des Pâques est aussi significative. Selon la tradition[36], le Prophète a demandé aux musulmans de fêter cette journée commémorative de la sortie d’Egypte de Moïse  avec son peuple, en jeûnant le dixième jour du mois de moharram du calendrier musulman. Cette journée est toujours observée par tous les musulmans, particulièrement sunnite.

 

Le traité de Najran :

L’origine de ce traité remonte aux deux rencontres qui ont réuni le Prophète et une délégation de Najran. La première rencontre a eu lieu à la Mecque et a  regroupé vingt personnes qui sont venues discuter avec le Prophète sur des questions d’ordre théologique. La deuxième rencontre s’est tenue dans l’enceinte de la Mosquée du Prophète à Médine et a réuni soixante personnes de Najran qui se sont déplacées suite à la lettre que le Prophète leur a envoyée dans le but de les inviter à embrasser l’Islam.

A l’issu de cette réunion, les deux parties sont restées sur leurs positions.  Le Prophète a signé avec eux un traité qui a garanti à tous les chrétiens de cette ville le libre exercice de leur culte et une série de droits et de devoirs.  Dans ce traité, il était écrit :

La protection de Dieu et la garantie du Prophète, apôtre de Dieu s’étendent sur Najran et ses alentours, soit sur leurs biens, leurs personnes, la pratique de leur culte, leurs absents et présents,  leurs familles, leurs sanctuaires et tout ce qui, grand ou petit, se trouve en leur possession. Aucun évêque ne sera déplacé de son siège épiscopal ni aucun moine de son monastère, ni aucun prêtre de sa cure. Aucune humiliation ne pèsera sur eux ni le sang d’aucune vengeance. Ils ne seront ni rassemblés ni assujettis à la dîme. Aucune troupe ne foulera leur sol et lorsque l’un d’eux réclamera un dû, l’équité sera de mise parmi eux. Ils ne seront ni oppresseurs ni opprimés. Et quiconque d’entre eux pratiquera à l’avenir l’usure, sera mis hors de ma protection. Aucun homme parmi eux ne sera tenu responsable de la  faute d’un autre.[37]

 Ce traité de Najran, bien qu’il ne constitue pas un article du credo et de foi, mais seulement le produit d’un contexte historique, prouve néanmoins la volonté des musulmans de vivre en harmonie aux côtés des non musulmans. La tradition raconte que durant les séances de négociation, le Prophète reçut les chrétiens dans sa mosquée et les invita à célébrer la messe pendant la fête des rameaux à l’intérieur de celle-ci. Les musulmans disaient leurs prières d’un côté de la mosquée, et les chrétiens de l’autre.

 Avant de conclure, je dirai un mot sur l’expérience religieuse, où des personnes enracinées dans leurs propres traditions religieuses partagent leurs richesses spirituelles avec les autres groupes religieux. Une expérience originale qui a été lancée il y a cinq ans au Liban, s’inscrit bien dans cette forme de dialogue interreligieux. Partant du fait que les deux textes du Coran et de l’Evangile décrivent presque avec les mêmes mots l’histoire de l’Annonciation, j’ai lancé l’idée d’un projet de prière commune entre musulmans et chrétiens le jour même où l’Eglise fête l’évènement, le 25 mars. Le projet a bien abouti[38] : en présence massive des musulmans et des chrétiens, les cloches de l’église ont sonné avec l’appel à la prière du muezzin, le Coran psalmodié par un religieux musulman a côtoyé la lecture de l’Evangile par un prêtre. Après des chants religieux et des témoignages, la fête a été clôturée par une prière commune, lue par les chefs religieux des 17 communautés religieuses musulmanes et chrétiennes. A ma suggestion et à mes multiples appels au gouvernement, le 25 mars a été proclamé 2009 par le gouvernement fête nationale chômée. Cette expérience, qui commence à s’étendre hors des frontières du Liban, a renforcé les liens communautaires entre musulmans et chrétiens, ouvert la voie à des discussions multiples entre les deux communautés, et fait naître une culture mariale nouvelle dans le monde d’aujourd’hui. Paradoxalement, cette fête de l’Annonciation qui était presque abandonnée dans les églises, redevient pour les chrétiens l’une des plus importantes fêtes.

Le dialogue ne doit pas rester de bonnes paroles mais se traduire par des actes concrets. Nous avons beau prêcher les paroles divines et annoncer que le Seigneur nous aime tous car nous sommes ses enfants, et je m’adresse ici à toutes les religions sans exception, en réalité et en pratique nous n’avons laissé derrière nous, très souvent, que des haines et des murs de séparation virtuels et concrets. Nous avons interprété les paroles divines selon les circonstances et selon nos intérêts personnels, quelquefois égoïstement. Œuvrons donc à appliquer ce que Dieu nous a enseigné, sinon nous devenons à l’image de ceux que l’Evangile a désignés : « observez tout ce qu’ils peuvent vous dire. Mais n’agissez pas d’après leurs actes, car ils disent et ne font pas ». Le Coran affirme quant à lui : « vous qui croyez, pourquoi dites-vous ce que vous ne faites pas ? C’est une grande félonie, auprès de Dieu, que de parler et de ne pas agir. »[39]

Je laisse le mot de la conclusion au Grand Maitre Soufi Muhyiddin Ibn Arabi :

Mon cœur est devenu capable

D’accueillir toute sorte d’image.

Il est pâturage pour les gazelles

Et monastère pour les moines !

Il est un temple pour les idoles

et Kaaba pour les pèlerins qui tourne autour,

Il est les Tables de la Thora

Et aussi le livre contenant le Coran !

Je crois en la religion de l’amour

Partout où se dirige ses caravanes

Car l’amour est ma religion et ma foi

[1] Sourate Al Tawbah, (Le Repentir) verset 33

[2] Sourate Al Anbiyaa (Les Prophètes) verset 107

[3] Sourate Foussilat (Les versets détaillés) verset 33

[4] Sourate Al nahel (L’Abaille) 125

[5] Par « gens du Livre », le Coran entend désigner les gens qui ont reçu la révélation : « les juifs et les chrétiens »

[6] Sourate Al Omran, verset 64

[7] Sourate Al Baqarah (La Vache), verset 136

[8] Sourate Al Choura (La Délibération) verset 13

[9] Voir « Nostra ætate », la déclaration du Concile Vatican Il sur les relations de l’Eglise avec les autres religions, année 1965.

[10] – Le Dictionnaire Universel d’Antoine Furetière, SNL- Le Robert – Paris 1978, article «religion ».

[11] Sourate Al Kafiroun (Les Mécréants) verset 6

[12] –  Dictionnaire théologique.  L. BOUYER. Ed. DESCLEE (Belgium) 1963. 653 P,   Dictionnaire des   religions.  Margueritte – Marie THIOLLIER. Le Sycomore, L’Asiathèque. Paris 1980. 309 P, Dictionnaire de la foi chrétienne .Olivier DE LA BROSSE, Antoine Marie HENRY, Les  Éditions du Cerf. Paris 1968. 835 P

[13]– La traduction littérale du mot « temporel » est en arabe « Zamani, zamaniyeh زمني زمنية», néanmoins ce terme demeure pour les musulmans incompréhensible et inutilisable.

[14]– Seyyed Hossein NASR. Islam, perspectives et réalités. Buchet /Chastel. Paris P 35.

[15]  Claude LEVI-STRAUSS. Tristes tropiques, page 481 et 486. Paris 1984.

[16] « Nulle contrainte en religion, déclare le Coran ! Car le bon chemin s’est distingué de l’égarement ». Sourate Al Baqara ( La Vache) verset 256.

[17] Edmond RABBATH, préface de l’ouvrage de G. CORM, contribution à l’étude des sociétés multiconfessionnelles. LGDJ, Paris, 1971. p VIII.

[18] Sourate Al Hojorat (Les Appartements) verset 13

[19] Sourate Houd verset 118

[20] sourate Younes (Jonas), verset 99

[21] sourate Al Baqarah (La Vache), verset 256

[22] sourate al-midah (La Table) verset 48 

[23] sourate houd verset 118 

[24] Sourate al Hojorat (Apparteement) verset 13

[25] Sourate Al Baqarah (La Vache) verset 61

[26] Sourate Al Omran verset 85

[27] Hadit authentique rapporté par Al Al Bani, Voir Sahih Al Targib et Gayat al Mouram.

[28] Hadit authentique rapporté par Al Bouhary

[29] Sourate Al Ankabout (L’araignée) verset 46

[30] Sourate Al Omran, verset 64

[31] Sourate Al Nahl (L’Abeille) verset 125

[32] Sourat Fossilat verset 34

[33]  Cette charte a été rédigée en l’an 1 de l’Hégire (622 apres.J.Ch).

[34] La Médine comptait à cet époque 10.000 d’individus, partagés entre trois communautés : les musulmans 1500 personnes, les juifs 4000 personnes et les païens arabes 4500 personnes.

[35]  L’orientaliste Allemand Wellhausen a divisé cette charte en 47 paragraphes.

[36] Il s’agit d’un Hadith authentique rapporté par Al Bouhari et Muslem.

[37] Voir Al Sirat Al Nabawiyya d’Ibn Hicham,

[38] Grace à l’action de M. Nagy Khoury Secrétaire Général de l’Amicale des Anciens de Jamhour, et des membres du comité national du dialogue islamo chrétien au Liban.

[39] Sourate Al Saf verset 3.

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